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ÉDITIONS la tête à l'envers , Association loi 1901
Le Carnet et les Instants

Dans la revue en ligne "Le carnet et les Instants", un article de Tito Dupret sur Ce long sillage du cœur de Phiippe Leuckx

 

Philippe Leuckx se contraint à compter les pieds pour ne pas verser dans un pur lyrisme. Cela lui permet de garder raison et de ponctuer les vers qui énumèrent ses émotions. Lui-même se définit comme poète sensationiste, en référence à la philosophie selon laquelle toutes les connaissances viennent des sensations ;

La nuit même éclairée

La technique et les figures de style ne s’exposent pas ou ne se voient plus car l’auteur a assez écrit pour les avoir pleinement intégrées, visant la simplicité. De sorte qu’il est en mesure de noter les instants dans son carnet, sur le vif, en promenade, évitant soigneusement à son retour de retravailler la rythmique du paysage qui s’est naturellement métamorphosée en mots.

J’avais pour compagnie
Un ruisseau

Ce long sillage du cœur recueille soixante-deux poèmes qui coulent comme une rivière, montent comme la sève de l’arbre, tombent comme un rai de lumière entre ses branches, sentent l’humus des petites villes et l’asphalte des campagnes. Lors d’un entretien par téléphone, Philippe Leuckx s’étonne de la fluidité du verbe que son corps accueille, que son cœur ressent, que sa main transcrit entre ombre et lumière, thème central où

La beauté s’impose sans effort

Le livre rend hommage à Jules Supervielle, innocent forçat de styles très différents, justifiant la présence de poèmes épousant toutes formes. Il s’articule en six parties dont cinq sont dédiées à autant d’auteurs. Philippe Leuckx reprend par exemple à André Hardellet la pratique littéraire de restituer des moments autobiographiques avec le plus de détachement possible et selon un « je multiple » où se fondent les mondes extérieur et intérieur.

Mon cœur est plein de fenêtres

Ailleurs, à l’instar de Fernando Pessoa et ses Fragments d’un voyage immobile, l’auteur explore le temps, l’enfance, infatigable « wanderer dans l’errance et l’incertitude » comme le préface Françoise Lefèbvre, elle-même citée pour ouvrir la quatrième partie du recueil. Là encore le plus court instant et le détail le plus ténu deviennent une trace biographique ;

Invisible vraiment sous la chemise

« Pèlerin de soi », Philippe Leuckx pérégrine depuis toujours, d’espaces mentaux en paysages grands ouverts, convaincu et confiant que

La justesse est un chant
De syllabes et de terre

Tito Dupret

Article Eric Allard

Recension parue dans le blog-notes littéraire d'Eric Allard,,"Les belles phrases" sur Ce long sillage du cœur de Philippe Leuckx

Le pèlerin de soi

Un nouveau recueil de Philippe Leuckx, c’est l’occasion de replonger dans une poésie amie, apaisée qui nous parle d’emblée au cœur. Qui plus dans cette belle édition de La tête à l’envers avec une préface de Françoise Lefèvre et une gravure de Renaud Allirand.

L’apaisement n’est que de pure forme, faut-il préciser, car la quiétude le dispute à l’inquiétude, le tourment affleure sans être offert en pâture, la souffrance est depuis longtemps dépassée mais des échos nous en parviennent de lieux et temps où elle a été mise au jour, puis pris racine et d’où elle resurgit encore. À la faveur du soir estival, notamment, dans la proximité des faubourgs ou de l’écoulement d’un fleuve.

La poésie de Leuckx ne verse par dans l’outrance, elle n’agresse pas le lecteur mais vise la nuance, l’ambivalence des choses dont se nourrit toute poésie estimable. On est ici dans l’effleurement, ce qui sous-tend le réel, ce qui se dit sous la couche des apparences, entre veille et sommeil, quand la lumière s’estompe et révèle les reliefs du jour en passe d’être assimilé.

Le recueil est divisé en cinq sections qui, jouent, résonnent entre elles. Comme dans ses derniers recueils, l’écriture de Philippe Leuckx abolit la frontière entre phrase et vers,  elle se moule dans une forme souple, tantôt se prêtant à la prose poétique, tantôt usant de l’aphorisme… Une poésie qui s’accorde aux inflexions du cœur, au meilleur sens du terme, car le cœur est cette entité symbolique qui peut aussi bien s’émouvoir,  se rebeller, se souvenir, gronder ou murmurer.

Attardons-nous justement sur le cœur et quelques autres motifs leuckxiens : l’été, l’air, le soir…

Le cœur, ici, est de vent, plein d’épingles ou de fenêtres ou encore petit cœur de coquelicot ; on aura jamais si bien évoqué cœur dans le sillage des mouvements duquel, évidemment, ce recueil s’inscrit.

L’été est la saison chaude, celle qui recèle les parfums les plus violents, c’est aussi le temps de l’avant, de ce qui a été, celui de l’ensemencementmais aussi celui de l’étant, de la floraison, ce sur quoi on a prise: l’espace de la vie même.

L’air relie invisiblement le ciel à la terre, il permet l’inspir et l’expir, il est ce milieu où les ondes poétiques se propagent et se télescopent…

Le soir est l’heure où la lumière – qui s’étire jusqu’aux veines – appartient au poète, où il s’efface, consent à l’obscur, le moment où quelque chose de compté dans l’air stoppe l’avancée du jour vers la nuit et invite, oblige au retour sur soi, au silence.

Le soir met aussi en correspondance éléments du paysage  et bribes de souvenirs.

Poésie subtile que celle de Leuckx, qui rend au lecteur les émotions que le poète à récoltées, cueillies au gré de ses pérégrinations, celles qui, tapies au fond en nous, sont de l’ordre du songe éveillé, de la réminiscence.

Les rues parfois mènent et le cœur, méthodique, suit les signes.

Arpenter les rues en guettant les signes semés sur le parcours mène à soi, conduit cet impénitent voyageur des pays intérieurs à l’essentiel

… puisque l’aventure, tu le sais, commence derrière le premier terril, derrière la dernière brèche incisée dans cette ruelle désaffectée où tu as plongé comme sur un trésor (…) Dans le creux des mots d’une vie.

Écrire pour rendre conte le réel, n’est-ce point la tâche noble du poète.

J’écris dans l’intervalle des temps entre ville et jardin, dans l’anse des murmurantes mémoires.

L’espace que foule le marcheur, d’errance en vagabondage, de cheminement en balade, fleuve longé, dans les faubourgs des villes et de la mémoire, renvoie à ses méandres intérieurs, rebondissent sur l’enfance.

Plus loin la courbe des souvenirs et la ligne sourde des peupliers.

Quand l’enfance, visée par les mots, cette perle soudain retrouvée, se révèle, se réveille soudain là, intacte, ravivée, avec son lot d’émerveillements et de blessures premières, le temps où s’expérimente de façon décisive le monde…

Les venelles coulent dans les veines, le temps s’amalgame au sang. Ce sang qui n’oublie rien du temps passé entre nous.

Au soir,  dans la demeure de l’être, d’avoir épuisé l’ombre, rameuté le souvenir, compté l’air…

L’enfant blessé d’ombre

Se recoud au soleil

Un article de Jacmo dans Texture

Article sur Ce long sillage du cœur de Philippe Leuckx

 

Le titre, extrait d’un poème de Supervielle correspond parfaitement à ce recueil de Philippe Leuckx. En effet le mot « cœur », à la fois simple, direct et symbolique, siège de l’émotion et de l’amour, est très présent sous sa plume. Une partie du livre s’intitule d’ailleurs : « Ce petit cœur d’œillet » mais il l’utilise encore, soit positivement souvent associé au mot « lumière », soit à l’inverse dans des images plus contrastées : « le cœur aux dents » ou encore « le cœur plein d’épingles ».
D’autres thèmes apparaissent le long des pages, ainsi par exemple au début : « Les murs ont la paresse de n’être que debout » et à la fin : « La nuit couvre les murs d’épaules fugaces », laissant apparaître une certaine sensualité à ces lignes de fracture.
La partie initiale se nomme avec finesse (je donne le vers complet) : « Chaque poème rend "pèlerin de soi" », et ces deux autres vers montrent bien le chemin intérieur qu’un poète fait en permanence : « On allait. Loin. / En nous ». L’auteur ventile son enfance, la campagne, les souvenirs de voyages, les êtres chers disparus … « L’âge fait de nous des êtres dépareillés » et s’il y a bien un peu de mélancolie et de nostalgie dans ce temps qui passe, le poème n’enfle jamais la charge lyrique, c’est ce ton un peu triste, mais digne qui est marquant, on cherche avant tout la note juste et belle sans accentuer le propos ni déraper sur l’archet.
Philippe Leuckx enfin joue sur toute la gamme d’écriture : des vers courts dans des strophes serrées, des vers longs dans des tercets ou bien encore des proses soignées et ordonnées, la plupart brèves, se bornant souvent à un seul paragraphe. Et le poème final, titre éponyme de la dernière partie, achève comme un point d’orgue le recueil à la fois grave et léger : « L’enfant blessé d’ombre / Se recoud au soleil »

LE MATRICULE DES ANGES

Un article d'Emmanuelle Rodrigues, sur "Entre la vague et le vent" de Georges Séféris :

"VOYAGE AU CŒUR DE LA LUMIÈRE

A travers un choix de poèmes de Georges Séféris, voici une parole offrant entre classicisme et modernité ses accents tragiques.

Véritable gageure que celle de ce florilège, Entre la vague et le vent dont le titre est emprunté à un vers d'Archiloque. Aux côtés de Yannis Ritsos et d'Odysseas Elytis, Georges Séféris, l'un des trois grands noms de la poésie grecque de la seconde moitié du XX° siècle, accorda sa vie durant une importance considérable à l'héritage grec, et notamment antique, au-travers de sa création littéraire. Selon Thanassis Hatzopoulos, poète lui-même et préfacier de cette anthologie, la recherche d'un "équilibre entre anciennes et nouvelles formes", malgré un style qualifié parfois de "fortement elliptique et abstrait", a permis à cette œuvre de résister au temps et à son auteur de conquérir "un statut de grand maître". Né à Smyrne en 1900, Georges Séféris entreprit des études de droit à Paris, où sa famille était venue s'installer, puis diplomate, mena de front vie professionnelle et littéraire : tout en parcourant le bassin méditerranéen, il vécut aussi en Afrique du Sud, à Londres, et enfin à Athènes où il décède en 1971. En août 1935, alors au tout début de sa création, qui sera couronnée par le prix Nobel de littérature en 1963, l'écrivain note dans son Journal et ses mots n'ont rien perdu de leur acuité : "Je suis aveugle. Je sens, rien de plus. Je pourrais dire que c'est un état musical.J'avance entre le souvenir et la conscience, comme le nageur repousse la vague qui lui résiste." Ce souvenir de la rive lointaine ne cessera de le hanter, ainsi que le risque de le voir s'éloigner définitivement. Mais encore, ce nageur qui repousse la vague, c'est aussi bien cet artiste qui ne perdit pas de vue une sorte d'humanisme et l'incarna.

A l'aune des vingt poèmes ici retenus, on remarquera que l'accent est mis sur les textes les plus emblématiques de la poétique séférienne : Mythologie, troisième recueil de l'auteur, initie une veine résolument moderne, telle qu'elle s'illustrera ensuite dans Gymnopédie, puis Journal de bord I et II, La Grive. De ses  premiers textes comme de ses plus tardifs, Journal de bord III, et Trois poèmes secrets, aucun ne figure donc ici. Dans la langue de Séféris, et la présente traduction en redonne toute la clarté, l'ordre du sensible révèle également sa part inhérente de sens. Ici, la mer et son éclat de vagues, mouvement lui-même repris par le "torrent du soleil", ou encore celui du vent, et la fulgurance du vol d'une chauve-souris, traversant l'air ainsi que l'âme migrerait, du moins celle qui a cherché "le chemin de l'Hadès en poussant des cris stridents/et le pays comme une grande feuille de platane que le torrent du soleil emporte/ avec les monuments du passé et la tristesse d'aujourd'hui". Séféris ne cessa de rechercher un style épuré et aussi singuliers que ses vers puissent paraître, sa parole ne s'en adresse pas moins à tous. Ainsi, ceux-là désarmants par leur beauté : " Encore un peu/ et nous verrons les amandiers fleurir/ les marbres briller au soleil/ la mer ondoyer/ encore un peu/ élevons-nous un peu plus haut." D'une anamnèse, ce qui se reconstitue, c'est la mise à nu d'une expérience des plus intenses, qui offre une mort à soi, dans un espace de parole parfois conflictuelle. Un tel art poétique nous est ainsi délivré par Le Roi d'Asiné : confrontée à l'évidence de l'absence, à ce vide, qui, écrit Séféris, "ne nous quitte pas", notre précarité ne gagne-t-elle pas alors en lucidité ? Celle-là même qui lui fit dire lors de son discours de réception à Stockholm : "Dans ce monde qui va se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous els autres. Nous devons chercher l'homme partout où il se trouve.""

sur "Entre la vague et le vent"

Un article de Jacques Morin, dans la revue Texture :

"Il s’agit d’un livre aux confins de la poésie et de l’art.
Livre d’art en effet avec les magnifiques reproductions de peintures d’Harris Xenos et recueil de poèmes choisis du grand écrivain grec Georges Séféris (1900-1971), Prix Nobel en 1963. Poèmes extraits de son œuvre complète, traduits par Marie-Cécile Fauvin et Catherine Perrel (édition bilingue), et composés dans la période comprise entre 1933 et 1946. La préface qui remet l’auteur dans les contextes historique, littéraire et personnel est signée Thanassis Hatzopoulos. Voilà pour l’appareil.
Ce qui demeure impressionnant dans la poésie de Georges Séféris, c’est la profonde assimilation de la mythologie qui est toujours partie prenante de son écriture et de son inspiration. Il en est le porteur, le vecteur, le référent, le dépositaire, le légataire… Sa poésie est imprégnée de ces idées archétypiques et elle transpire de personnages comme Elpénor, personnage secondaire de « l’Odyssée », ou le roi d’Asiné dans « l’Iliade », ou encore plus largement les statues de marbre.
Mais viennent se superposer à ce fonds, l’histoire propre du poète, et ses voyages de diplomate, ainsi que l’histoire mouvementée de son pays. Il est question d’îles, Santorin ou la Crète, et surtout de pierres, quel que soit le lieu. Deux dimensions essentielles viennent croiser ces divers éléments constitutifs de sa poésie : la mer et la lumière. La mer qui fait le lien entre l’antique et le présent, et la lumière qui éblouit le temps et asperge la vie : « Encore un peu / et nous verrons les amandiers fleurir / les marbres briller au soleil / la mer ondoyer… » Tous les poèmes cependant contiennent une pesanteur tragique, qu’on devine sans cesse au bord de la rupture…
« [les maisons] elles brodent sur le jour des volets de couleur et des portes brillantes. »
Il s’agit d’un livre aux confins de la beauté et de la gravité. "

G. Séféris Recension

Article de Philippe Leuckx sur « Entre la vague et le vent » de Georges Séféris (in Le Journal des Poètes)

 

Le poète, né à Smyrne en 1900, lauréat du Nobel de littérature en 1963, a vécu l’histoire et ses aléas comme une seconde peau. Entre mer, vagues et remous de la géographie et de l’histoire, tout à la fois porteur de sens, de révolte, voilà vingt poèmes qui associent ferveur et acuité, sens de la polis grecque, cité et démocratie, attachement résolu à ses terres et aux siens.

   Poèmes qui s’illuminent de statues, d’un détour par l’enfance, d’anges au plus près alors que le statu d’étrangers bousculés cède à l’effroi, à la fatigue de vivre. Mes mains disparaissent et me reviennent amputées. L’exil, la cendre, le regret épuisent un destin : Tout ce que j’ai estimé s’en est allé avec les maisons. La mort, compagne obsédante, la fragilité de l’être, la quête de la mémoire/de ceux qui vivront ici où s’achève notre course : le poète consigne la nudité, protège des voix, regarde les îles, en dépit de tout, en dépit des pauvres possibilités qui lui sont offertes : Écris si tu peux sur ton dernier tesson/le jour le nom le lieu ; /jette-le à la mer et laisse-le couler. C’est une poésie marquée par le sceau du temps  infidèle, d’une gravité de pierres à soulever : Il sombre celui qui lève de grosses pierres, (…)/Blessé par ma propre terre/supplicié par ma propre chemise/condamné par mes propres dieux,/ces pierres. Il partage, par métaphore, le sort même de la Grèce, de toujours, celle des îles, des sculpteurs de temps, des penseurs d’espaces. Comme le destin du ri d’Asinée modèle celui des enfants, des adultes, poursuivis par la guerre, celui du poète est de dessiner un avenir qui ne soit pas seulement teinté de souffrance mémorielle mais de l’appoint d’une sagesse renouvelée à l’aune des générations passées. Mais la plus grande blessure, ineffaçable, n’est-elle pas d’avoir déserté la maison natale ? Tu sais les maisons sont promptes à nous en vouloir, quand on les déserte. Le beau poème des maisons s’honore de parfums, de gestes, qui attisent chez le lecteur tout le paradis perdu.

   Les vignettes de Xenos entre ocre, rouge et brun, recèlent, à côté des beaux poèmes, une esthétique liée à la Grèce profonde, éternelle, où le rouge brique saigne sur le gris, où l’ocre dit assez la terre d’où elle provient. Un très beau livre, à l’édition bilingue, à la composition très élégante.

Article sur Séféris dans Poezibao
Georges Séféris (prix Nobel de littérature en 1963) n’a cessé de célébrer la beauté de son pays, sa lumière, sa langue. Mais il dit aussi la douleur, le déracinement, l’errance loin de la terre natale, ce déchirement de l’exil vécu dès son enfance et plus tard, en particulier lors de la Seconde Guerre mondiale. Ce recueil se veut un hommage à la Grèce et à sa culture, et c’est pourquoi il est illustré de 13 peintures d’un artiste athénien, Harris Xenos.

Le titre du recueil est emprunté à Archiloque (712-664 avant J.C.), poète grec de l'œuvre duquel il ne reste que des fragments.
Le texte liminaire formé de trois vers brefs à la manière d'un haïku, unit l'écriture au cosmos, confirmant ainsi la promesse du titre :

      Tu écris
l'encre s'épuise
la mer foisonne

La métaphore marine et, par là, celle du voyage ouvrent le récit de la quête d'un "nous" qui reste à définir : citoyens d'un pays en souffrance, poète sans doute.
Indépendants les uns des autres, les 20 textes présentés ici sont importants dans l'œuvre du poète (des notes explicatives à la fin du livre les situent à l'intérieur de celle-ci et en éclairent des mots et passages comme pour la polysémie de "l'ange") ; il s'agit de textes extraits de recueils composés entre 1933 et 1946 qui sont écrits aux différentes personnes de conjugaison. Ainsi, au "je" du second texte épuisé par un rêve s'oppose le tutoiement des deux textes suivants.

"Hydra", île qui a eu son rôle dans la création de l'Etat grec, fait ensuite contraste par une certaine exaltation et par l'allusion au Christ même si persistent le regret et les questions. Car "les morts anciens échappant au cercle, ont ressuscité / et sourient dans une étrange paix" et l'espoir du printemps est là.

Suivent deux poèmes, "Santorin" et "Mycènes", qui forment un ensemble intitulé Gymnopédie. Le poète y fait le bilan d'une vie et de toute une époque au moment où se profile le spectre de la guerre et de la dictature :

Ecris si tu peux sur ton dernier tesson
le jour le nom le lieu ;
jette-le à la mer et laisse-le couler.

La géographie elle-même participe à l'effondrement des nations : "les îles sombrent, cendre et rouille". Quand la lune elle-même est "absente et que retentit "le cri des loups", meute qui menace la démocratie athénienne, il faut se détacher du "temps infidèle" et sombrer.

Puis est nommée "la sirène", femme-fantôme partie "l'été passé" dont le poète écrit l’"Epitaphe" avant que le lecteur ne puisse lire le texte suivant. "Récit". Récit de l'errance de l’homme "pleurant sans cesse" dans l'indifférence. C’est Elpénor,"le pauvre", personnage secondaire de l'Odyssée et récurrent dans l'œuvre de Séféris.

Dans le poème achevé en janvier 1940, "le roi d'Asiné", l'une des cités ayant fourni des navires pour la guerre de Troie, un vers est consacré à une découverte majeure de l'auteur de retour dans les eaux grecques : "la lumière frottant ses diamants sur les hautes murailles."
Le roi, l'oiseau, la jeune femme, tous "ont déserté nos vies si étrangement" avoue ensuite le narrateur blessé qui ajoute : "Et le poète un vide".

Avec "Jours de juin 41" le printemps se lève "dans le noir des cœurs" pour une Crète où le poète a suivi le gouvernement grec en déroute et qui, attaquée par l'Allemagne, tombe en mai 1941.

Mais "Parmi les os / une musique" dit l'avant-dernier poème. Musique des poètes quand le désespoir est prégnant. La chute, dans son exclamation, y est un appel :

Au secours !  Au secours !
Hautes montagnes, nous périssons, morts avec les morts !

Car, dans cette poésie de la perte, il n'y a plus de foyer alors que les maisons sont "des êtres à part" et que "les autres errent ou sont devenus fous dans les abris." A l'occasion de ce dernier texte, "La maison près de la mer", il est temps d'évoquer les caractéristiques de la forme chez Georges Séféris. Son art, en vers libres, classique par sa pureté et sa simplicité, est pourtant éloigné du classicisme car il renouvelle la technique poétique et participe pleinement, par sa liberté, à l'art contemporain. En témoigne ce dernier extrait :

Quand l'architecte s'en est allé elles changent,
se rident, sourient ou bien en veulent
à ceux qui sont restés à ceux qui sont partis
à d'autres qui reviendraient s'ils pouvaient
ou qui ont disparu, à présent que le monde
n'est plus qu'une immense auberge.

Nourrie de la tradition qu'il enrichit de son œuvre personnelle et de l'inspiration patriotique des poètes précédents, notamment de celle de Constantin Cavafy mort en 1933, la poésie de Georges Séféris, dans son sens profond - il faut en laisser la conclusion au dessinateur Harris Xenos dont le lecteur découvrira l'art et la symbolique - "est un archipel où confluent la mémoire, le mythe, le déracinement, l'amour qui résiste au temps, tout ce qui est commun aux Grecs de l'Antiquité et à ceux d'aujourd'hui. L'hellénisme !".

France Burghelle Rey
pour le blog"Les belles phrases"

Un article de Philippe Leuckx sur "Entre la vague et le vent" de Georges Séféris :
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Le poète, né à Smyrne en 1900, lauréat du Nobel de littérature en 1963, a vécu l’histoire et ses aléas comme une seconde peau. Ses poèmes en portent trace et, mêlant mythe, terre natale, réflexion politique, amour de la beauté grecque, entre terre, île et tradition, Seféris donne une poésie qui tranche, par ses convictions, ses combats, sa posture de résistance. Il a dû souvent se résoudre à une lutte obstinée.
Entre mer, vague et remous de la géographie et de l’histoire, et le vent, tout à la fois porteur de sens, de révolte, voilà vingt poèmes qui associent ferveur et acuité, sens de la "polis" grecque, cité et démocratie, attachement résolu à ses terres et aux siens.
Poèmes qui s’illuminent de statues, d’un détour par l’enfance, d’anges « au plus près » alors que le statut d’étrangers bousculés cède à l’effroi, à la fatigue de vivre.
« Mes mains disparaissent et me reviennent
amputées »
L’exil, la cendre, le regret épuisent un destin :
« Tout ce que j’ai aimé s’en est allé avec les maisons »
La mort, compagne obsédante, la fragilité de l’être, la quête de la « mémoire/ de ceux qui vivront ici où s’achève notre course » : le poète consigne la nudité, protège des voix, « regarde les îles », en dépit de tout, en dépit des pauvres possibilités qui lui sont offertes :
« Ecris si tu peux sur ton dernier tesson
le jour le nom le lieu ;
jette-le à la mer et laisse-le couler »
C’est une poésie marquée au sceau du temps « infidèle », d’une gravité de « pierres » à soulever :
« Il sombre celui qui lève les grosses pierres.
(…)
Blessé par ma propre terre
supplicié par ma propre chemise
condamné par mes propres dieux,
ces pierres »

Il partage, par métaphore, le sort même de la Grèce, de toujours, celle des îles, des sculpteurs de temps, des penseurs d’espaces.
Comme le destin du roi d’Asiné modèle celui des enfants, des adultes, poursuivis par la guerre, celui du poète est de dessiner un avenir qui ne soit pas seulement teinté de souffrance mémorielle mais de l’appoint d’une sagesse renouvelée à l’aune des générations passées.
Mais la plus grande blessure, ineffaçable, n’est-elle pas d’avoir déserté la maison natale ?
« Tu sais les maisons sont promptes à nous en vouloir, quand on les déserte »
Le beau poème des « maisons » s’honore de parfums, de gestes, qui attisent chez le lecteur tout le paradis perdu.
Les vignettes de Xenos entre ocre, rouge et brun, recèlent, à côté des beaux poèmes, une esthétique liée à la Grèce profonde, éternelle, où le rouge brique saigne sur le gris, où l’ocre dit assez la terre d’où elle provient.
Un très beau livre, à l’édition bilingue, à la composition très élégante.

Philippe Leuckx pour LES BELLES PHRASES.

Ph.Leuckx sur A la brunante

Article à paraître dans la revue Phoenix

Le poète voyage réellement et en littérature. Son lexique, forcément aventurier et baroudeur, mêle les termes d’eaux et de mers à ceux d’une nature approchée de très près (suroît, draille, orpiment, cinabre, îlets, fenton…) On pourrait y trouver sans doute un goût immodéré pour la belle langue et sa précision ou simplement une manière de s’évader vers un autre réel, entre îles et terres fermes. La poésie qu’Airoldi déroule sous nos yeux plonge dans l’univers des célébrations de l’eau, de l’océan et des traversées, mais sous ces belles couvertures, ne cherche-t-elle pas à revenir à cette « rive de l’enfance », à ses « premières heures » ? Le voyageur – à entendre dans le sens d’un Cendrars bourlingueur– est attentif aux « hauts lieux » où « se goinfrer de terre sucrée » et sait « oser nommer la mer moirée tout en ignorant la façon d’y jeter l’ancre ». Voyageur en langue plutôt qu’en pleine mer ? Dans cette belle langue, toute d’allitérations et de mouvements, le poète est en posture de « narguer l’ombre portée des frontières », de « vivre enfin » d’une liberté totale, et son verbe est parfois cru, mordant : « Combien de lipizzans bientôt à l’abreuvoir crachant leur souffle dans le tuf de Sienne ». Une gourmandise scintille : « l’herbe haute & mûre maintenant prête à donner la fauche & la pâture puissante ». L’âpre écriture, à l’ombre des chevaux de Ted Hughes ou de Pasolini, sait aussi nommer Venise ou les terres italiennes (« sur l’eau ») et on « s’immerge dans la mare de la nuit » en compagnie d’un auteur au ton parfois austère, gracquien (et une légère réminiscence du « Rivage des Syrtes ») : au bout du « limes » latin, un aigle voit tout (p.58) : « où s’endiablent/ les veines bleues d’un sable royal ». Oui, le « monde est cassant comme un cristal », et sans doute le livre peut-il lui offrir un écrin de protection. Au bout du compte, au bout du voyage, il reste des « villages agrafés aux falaises » et le mot de la fin coule, sublime ou dérisoire : nos eaux lait de chaux Un bien étrange voyage vient de s’accomplir et l’auteur est plein de ressources. Peut-on, vétille, lui reprocher d’abuser de l’esperluette, que je trouve artificielle. Philippe Leuckx Belle lecture

"A la brunante" Serge Airoldi

 Un article de Denis Montebello, dans la revue Actualité Nouvelle Aquitaine, suivi du "Coup de chapeau" de François Bon.

"Comme on dirait à la fraîche ou à l’aube. Et que nous partîmes.

Nous partîmes en effet, « emportés par la rafale catabatique », et pour quelle Anabase. Avec, pour seuls bagages, les livres d’Alexis Saint-Leger Leger dit Saint-John Perse. Et bien sûr Xénophon.

Je revois la scène de la fin, la montagne, Xénophon parvenu au sommet et l’eau à perte de vue. Nous sommes avec lui et déjà sur ce que Michèle Aquien appelle « l’autre versant du langage » : celui du rêve, de la poésie. Où le son précède le sens, le détermine. Comme on le voit avec Xénophon, Senofonte en italien, il a sa rue à Syracuse. Nous y avons trouvé une place après avoir beaucoup tourné, laissé la voiture pour faire Latomie du Paradis, Oreille de Denys, le circuit habituel. Senofonte, pour nos oreilles entraînées au grec ancien, disons aux lettres classiques, cela sonne bizarrement. Mais j’imagine ce qu’entendent les Italiens, quel « sein » ils caressent, quel rêve. À quelle « source » ils remontent quand ils entreprennent, comme les enfants, de remotiver les mots qui sortent de la bouche des grands, d’interpréter ces oracles. Les mots qu’ils entendent pour la première fois, dont ils s’efforcent en tâtonnant, en rapprochant les sons, en jouant avec, de découvrir le sens, ces mots ils les reçoivent comme autant de noms propres. Comme nous recevons le titre de Serge Airoldi si nous n’avons pas voyagé au Canada, si nous ne sommes pas arrivés « à la brunante », si nous n’avons pas assisté au déclin du jour.

Cette scène finale, c’est la première dans le livre. Quand nous découvrons, avec le poète, « la rive de l’enfance », « la rive natale », et que nous la foulons avec la même joie.

C’est Venexia, « la Ville qui émerge du songe, la Ville des apprentissages ». C’est remonter à la source et voyager vers les confins : « vers la frontière des boues liquides ».

 

Lisez la suite de l'article et le "coup de chapeau" de François Bon en cliquant sur "Plus d'info".

Article de Jacmo dans Texture

Jean-Christophe Belleveaux : « Pong  »



On est en direct de la tour de contrôle. Il y a une vidéo de surveillance branchée sur le mental du poète, qui enregistre in vivo sa pensée. L’hôpital psychiatrique est censé soigner la cervelle à coup de, je cite au cours du texte, « médicaments, comprimés, anxiolytiques, Séresta 50, neuroleptiques… », mais l’on assiste en même temps à la critique en règle de l’institution, son rejet, et la question centrale : qu’est-ce que je fais là ?
Le fait est que le moral n’est pas au beau fixe, serait même tendance nébuleux-crépusculaire. Une chose est sûre, la mort devient une préoccupation permanente, « lorsque j’habiterai le souvenir de quelques amis » avec ce souhait ultime et salvateur d’une « suffocation brève et définitive. » Jean-Christophe Belleveaux est pris dans la nasse, entre une inquiétude viscérale qui le travaille au corps et le lieu paradoxal, havre et géhenne, qui devrait le guérir. Il n’empêche que (ou bien est-ce dû à cette ambiguïté fondamentale ?) le poète décoche des images incroyables, comme sublimées par sa situation intenable : « sous la canopée de mes angoisses… » ou « ….goûter aux algues du Réel… », on notera la majuscule.
L’auteur pose la question d’entrée de jeu : « les petits totems des poèmes peuvent-ils consoler ? » Et la réponse se fait jour tout au long du recueil, puisque les mots sont là pour arracher l’essentiel. Il est question de consonnes, de voyelles et de syllabes, comme pour reconstruire la langue malgré les « écroulements ». Oui, il reste la poésie et sa clé de sauvegarde : l’humour ou la dérision, « je puis / sans margelle / sans marge et sans elle / toucher le fond… » ça va du jeu de mot au barbarisme bien employé. Et cette courtoisie de la désespérance demeure le signe que tout n’est pas foutu. Il reste cependant la relation avec le temps qui bloque aux entournures : « comment arrive-t-on à couturer la minute précédente avec la suivante ». Même si l’on sait qu’on est passé un peu de l’autre côté, pas très loin, du côté des lépreux de l’esprit avec crécelle et « grelots de la déraison ». On reste constamment sur la corde raide entre le désarroi poisseux et l’écriture qui s’escrime à faire reprendre espoir malgré tout. « Pong » c’est le rebond pour perdre le point et la manche, ou continuer la partie devant « le déhanchement des promesses… »
Revue Texture

Article de Jacmo dans la revue Texture, sur "Septième rive" de Dominique Maurizi :

"Il y a un flux Dominique Maurizi, un flow disent les rappeurs. Avec des points saillants, à l’œil et à l’oreille : une ponctuation avec des " ?", des " !" et des "-", comme des gimmicks. Des répétitions discrètes et un tutoiement, entre « mon cœur » et « toi », où on ne sait d’abord si elle s’adresse à elle-même, à la personne aimée ou au lecteur… ou à tous ensemble d’une façon chorale.
C’est moins la voix qu’un souffle qui court en strophes ramassées, poèmes brefs, où les mots triés sont serrés sans trou, mais avec des ellipses, que l’écriture a laissé dans son cours, comme on ne voit pas ce qui est charrié sous le débit de l’encre. Les poèmes sont souvent nocturnes avec cette couleur diffuse de la nuit où l’on ne sait pas trop, ce qui se passe hors de la conscience et aussi ce qui se pense à l’intérieur.
« Je crois que je rêve. Le vent remonte les
baleines sur la montagne. »

La coupe du vers est insolite, on enjambe gauchement
« … - dans le dé
à coudre d’un rêve je me couche. »

Il y a un phrasé, des mots qui claquent, étendard de la page ; toujours ce sens du rythme, stylo baguette. Et de la formule, non préméditée, mais naturelle.
« Et je glisse sans fin,
dans le noir je coule, roule
pour oublier et mourir vite, très
vite dans la nuit. »

En outre, le sens du récit, avec des histoires imprécises, où les paroles comme embuées racontent des contes incomplets. L’amour et la mort vont de pair et la quête de la perte sous les frimas du silence. On fouille les sous-bois où la lumière pénètre mal derrière la fuite subtile de fantômes en haillons. C’est une poésie qui ne voit pas le jour, où la lune se maquille en harfang.
« Au loin,
au loin l’œil dans mon sommeil
innocente mon poème
en disgrâce… »

Revue Texture

Un article de Patrick Le Divenah :

Dominique Maurizi : « Septième rive »



Voici un recueil au souffle puissant, voici même un ouvrage relevant de l’ode, tant il est marqué, rythmé par les figures les plus caractéristiques de ce genre (apostrophes, invocations, anaphores, envolées rythmiques…). Parfois aussi s’élèvent les accents de l’hymne ou de l’incantation, traversés, comme incidemment, par telle énigme d’un nom, d’une œuvre ou d’un chiffre symbolique (les Cinq Livres, la première Lettre, la septième rive…)
Oserais-je employer, à son propos, l’oxymore d’une puissance discrète ? Car ici, pas d’élans grandioses pour autant. La parole oscille et vacille, collée au cœur qui bat pour le meilleur et pour le pire, pour l’émerveillement renouvelé comme pour les déchirures douloureuses. Alors, nous sommes suspendus à cette voix qui cherche… sa voie, pour laquelle l’écriture est une planche de salut, elle se le dit, te le dit, nous dit/écrit qu’elle écrit, écrit, écrit. C’est dès le début que la relation est instaurée :
« Ma main (…) s’approche – de vous, de toi, de tous »
En permanence, l’autre, l’aimé (ce tu omniprésent), est associé à la double évolution de cette vie et de cette écriture, de cette vie qui s’écrit et qui en écrivant se vit, un destinataire si fortement désiré, parti absent, perdu présent. Plus exactement, il faudrait parler d’une progression dans le rapport à cet autre – et qui nous tient en haleine, avec ses moments de rupture, puis avec de nouveaux départs.
« Tout ce chemin nous l’avons
fait ensemble (…)
Tout ce chemin ? Jointe aux pièces
d’argent,
il n’y a plus là qu’une agonie. »

Mais ce cheminement n’est pas abstrait, il est ancré dans des lieux bien réels, avec la nature pour partenaire permanent, évoquée à coups de pinceaux du verbe, pas une nature sage et gentille, non, une nature forte, en mouvement, qui parle, crie parfois et souvent réconforte :
« Ils sont là, ils sont là / les courants, les violettes, / les hirondelles ! » surtout lorsque l’autre, encore et toujours, est remis en question : « (…) mais toi / dis-moi, pourquoi mords-tu / le seul sourire du jour ? »
Vers le milieu de cette quête, l’interrogation s’infléchit, la souffrance et l’incompréhension se teintent de couleurs moins sombres, les appels envers l’aimé, l’entremêlement des souvenirs et d’un présent tendu vers l’avenir prennent une tonalité de renouveau possible, oscillant entre sa réalité et son encore-incertitude. Jusqu’à cette déclaration, qui surgit dans les dernières pages du livre (mais non l’ultime) :
« Je veux que tu saches une chose –
mes bras enlaceront encore, je
saluerai le ciel, et dans les flammes,
avec ma bouche, le tigre bondira. »

Il y a de l’animal sauvage, chez Dominique Maurizi, indomptable, et en même temps si vulnérable.
Peu d’œuvres de cette sorte soutiennent, supportent une lecture en continu, la plupart se laissant généralement feuilleter au hasard des pages, mode de découverte qui possède lui aussi, bien sûr, son intérêt, son plaisir – et rien ne nous empêche également de l’appliquer ici, d’ouvrir l’ouvrage au hasard et de piocher tel ou tel fragment. Mais, tout comme s’il s’agissait d’un récit, nous pouvons aussi le commencer à la première page. Et sans doute alors, comme moi, vous (l)irez sans vous interrompre, jusqu’à la dernière.

(Dominique Maurizi : « Septième rive », éd. La Tête à l’envers, 2017)
Patrick Le Divenah

Lire aussi l’article de Jacmo

Revue Décharge 172

D’ARARAT Noée Maire

 

 Article de Jacmo

 

Je voudrais dire l’indicible / cette douleur sans chagrin /Cette peine sans partage

La première partie du recueil est noire, il y est question de crime et de mort, et de clore à jamais des relations familiales déchirantes.

Mais déjà dans ce chaos, dans cette obscurité, autre chose commence à passer. Deux vers simplement pour le montrer : cette exhortation d’une part : Secoue, allège, dissipe. Va et vis. Et d’autre part cette interrogation essentielle : Les fleurs poussent-elles parmi les clous ? Puis le titre prend forme autour du prénom prémonitoire de l’auteure : J’écris la langue d’Ararat, avec sa teneur d’histoire et de mythe. Ainsi cette strophe toute en mots-reprises : Dans ma bouche / Bouche cousue / Cousue d’or / – l’or des silences – / Dans ma bouche je garde mes secrets / Valent-ils de l’or. À partir de cette prise de conscience, de cette certitude neuve, l’écriture pivote et s’ouvre sur une lumière différente où la nature reprend toute sa part. Alors, le cœur calme et la jupe dansante / je suis la terre et le ciel / les nuages irisés. C’est comme une délivrance et presque une renaissance de l’être et du poète : Ivre mon corps de sang et de cavernes / libres mes mains qui n’avaient rien emporté / Je volais. La quête de l’identité et de la vérité de soi prend forme : Encore la force / et le sang d’encre noire / pour bâtir sur la faille / une cabane de cailloux… La suite se mue en légende et en histoire d’amour « qui nous dépasse » On touche à l’accomplissement de la vie, alors qu’à l’origine rien ne semblait possible. Comment lui répondre sans tomber ? / Quels mots pourraient toucher / l’exacte place de ses lèvres ? De la sorte, la fiction vient à la rescousse de l’existence et le chant du monde souffle dans le livre inspiré de Noée Maire.

texte de Michèle Aquien

 Sur Voile blanche sur fond d'écran de Simone Molina :

Quand j'ai lu le recueil de Simone Molina, Voile blanche sur fond d'écran, j'y ai tout de suite vu ce qui serait un double niveau d'impression. Impression est à prendre au double sens, de ce qui frappe l'esprit (mais pas seulement), et de ce qui s'écrit.

            Je commencerai par évoquer le niveau profond, ou disons premier, avec la pression de ce qui s'est passé, et qui s'est imprimé aussi dans le corps, dans une mémoire enfouie, où les mots mêmes ont été comprimés, refoulés. Cette compression a laissé sa marque :

 

            les gravats écrasent ton corps

                                                           prisonnier

tu fermes les yeux et ne vois rien

tu sauras plus tard

une dalle de béton sur tes jambes

plus tard tu auras                             inscrite à jamais

la déchirure des muscles        un creux       à jamais

non        pas         à jamais

               un creux inscrit                 dans ton corps jusqu’à la mort (p. 23)

 

Là réside quelque chose comme une énigme, même si des images, des évocations à peine esquissées défilent sur l’écran tremblotant (petite enfance, peur, absence, traumatisme, horreur, désastre, exil, mort). C'est écrit blanc sur blanc, illisible d'abord.

            Puis c'est le niveau du poème, où s’imprime, avec une écriture, une mise en page, une mise en mots, ce qui a été enfoui. Ce ne peut être un récit mais une parole (un jour il s’est agi de prendre la parole, p. 12) qui ouvre le premier poème. Les mots s’appellent autrement que par un fil narratif. « Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont pas les mêmes », avait dit Claudel : et la langue – ma langue maternelle – est étrangère en sa maison (p. 12).  C’est un poème qui, d’une manière ou d’une autre, a fait son chemin là où surgira la voix (p. 12) à travers un dur silence qui a fait écran, qui a été le blanc de cette « voile blanche sur fond d’écran ». Un jour, ça s’écrit.

            Poètes et artistes sont unanimes sur cette surprise et ce savoir qui tout d'un coup surgissent. Je citerai René Char : « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux. » Mais je peux aussi faire écho au peintre Pierre Soulages : « Je peins ce qui m’échappe. »

 

            Cette dualité de niveaux se traduit par l’emploi du tu : dédoublement du sujet, qui se voit et s’écrit, dédoublement qui est au cœur de l’événement, traumatique :

 

tu entends ta voix assourdie

elle appelle

non ce n’est pas ta voix

c’est une voix qui appelle

ta voix est restée au bord du désastre

[…] tu ne te reconnais pas (p. 24)

 

D'où désormais dire je lorsqu'on ne sait même plus ni où ni qui l'on est ?

 

[…] le corps d’une voix

funambule           suspendue au-dessus de la vie

                              sur un fil              fragile

entre

l’instant d’avant                              et            l’instant d’après (p. 25)

Au fond, tout au fond, c'est l’indicible, le vide réel :

 

au bord du gouffre

il va vers la poudre du rien (p. 20)

 

tu fermes les yeux et ne vois rien

tu entends un tumulte

il est exactement logé

dans le vide creusé par le désastre (p. 25)

 

Le blanc, les espacements sont bien là, dans la page aussi, pour dire ce vide, tout à coup, qui est là, et avec lequel il faut faire désormais :

 

j’ai mené deux vies

cousues ensemble

pour retenir l’éclatement des jours (p. 51)

 

            Entre les deux vies, Simone Molina dit ce qui a retenu « l'éclatement des jours » : l’amour, la vie, l’amour de la vie, la vie de l’amour. J'ajouterai la parole.

 

            La poésie, pour autant, ne résout rien : elle dit, et c’est tout. Elle permet juste de continuer à vivre

 

on se voudrait exempt

                de la douleur      du chagrin           de l’épreuve

des bulles du souvenir

                qui flotte

et dit l’absence radicale

 

[…]

 

on voudrait être quitte

                libéré

des fragments de mémoire effilochée

de ce qui vibre encore sous l’ovale du visage

de l’ombre qui s’étend sur la palette blanche

on voudrait oublier

                alors que tout commence (p. 62-63)

 

Décharge 172

Faire un trou à la nuit Sabine Péglion

Critique de Jacques Morin dans « Décharge 172 »

 

Les titres des deux parties du recueil peuvent se lire à la suite : D’une rive à l’autre… Elle invente un chemin. De même, le titre général remis dans son contexte : Faire un trou à la nuit / Laisser  les étoiles s’évader.

Le livre est l’ultime halte avant l’inéluctable. La page initiale ne laisse pas de doute : Partir au plus profond silence / enfoncer son visage / parmi les algues sombres… (…)Peu importe ce vide / puisqu’il faut s’y résoudre.

Sabine Péglion écrit des poèmes servant à la fois de bouclier rudimentaire et de lampe-torche. Toute la mémoire amassée, les souvenirs sédimentés demeurent vains devant l’énigme qui se profile. Même si     on ne sait plus / ne croit plus / en ces cailloux qu’on sème

L’enfance au loin semble être un autre continent, perdu. « Elle invente un chemin » entre la lumière sourde et l’ombre, entre l’espace meuble et l’abîme, entre la rumeur trouble et le silence. Une passerelle de papier, une échelle d’encre pour traverser le gué de la nuit. Se glisser parmi ces cavités / peuplées d’aiguilles noires. Toucher à l’autre rive, c’est nommer l’absence et l’oubli. C’est tendre à l’inconnu, au mystère universel, et la solution se cache peut-être sous les mots qui tentent de débusquer les questions sans réponse. Le pont de corde reste fragile et l’écriture tremble. Mais il reste un peu d’espoir au bout, malgré tout, si ce n’est dans la force de composer des strophes et des quatrains. Sabine Péglion se qualifie de Rhapsode à la langue coupée. Sa poésie en effet chante dans la blessure qui vient et déchire l’aube. Il y a beaucoup de dignité et de force à écrire face à l’ombre qui avance, à ne pas lâcher la plume et à la brandir fièrement contre le malheur sournois. Moi qui reste à contre vent / je marche….. sur des tessons / d’étoiles.

Article sur D'Ararat

Article de Jean-Claude Leroy paru dans le Club Mediapart :

"Lointainement, l’arche se serait échouée sur le mont Ararat, qui en serait son pivot symbolique. C’est de cet endroit originel que Noée Maire – un pseudonyme (?) valant comme préambule ou même clef à son livre ? – fait partir les mots qu’elle emploie, façon d’indiquer la nature patiente et « dépersonnifiée » de son écriture. La voix qu’on entend dans les vers de ces poèmes paraît s’écouler d’elle-même, presque hors de bouche, pourtant elle touche de près l’oreille pour dire le cru d’un phénomène, la vertu d’un suspens ; c’est une voix souple, on s’y baigne.

Aussi bien elle dit je, elle dit elle, ou encore elle prescrit, elle observe, contemple, voix multiple qui s’adresse à soi comme à l’autre, sur le même ton, à soi comme à la vie, au mystère, au monde.

Elle dit je :

« D’encre en mot je n’hésite pas
le crime ne se dérobe pas.
Immobile et pénétrant il m’habite
poison, ruissellement, à jamais infuse.
Et je suis là, mes doigts brûlent. »

Elle dit elle :

 « Elle en juillet lumière blanche
lentement accueille
la nuit racine »

Elle s’interroge :

« Comment lui répondre sans tomber
Quels mots pourraient toucher
l’exacte place de ses lèvres ? »

Elle interroge :

 « Où est Dieu
Dans la nuit cachée Il veille
sur moi ne m’oublie pas
Il sait. »

Elle constate :

« Ce rien ne peut rendre
Ce que le manque
A vidé »

Elle contemple, reçoit :

 « Je prends ce peu de terre et serre la tristesse
des choses mortes
L’odeur d’humus me saisit »

Elle témoigne :

« Dans ma bouche
Bouche cousue
Cousue d’or
− l’or des silences
Dans ma bouche je garde tous mes secrets
Valent-ils de l’or »

« L’heure se creuse
le jour nouveau prend les voiles
quand le vent murmure et s’enroule
autour de mes reins. »

Elle confesse :

« Je voudrais dire l’indicible
cette douleur sans chagrin
cette peine sans partage
le deuil impossible du père
que je ne regretterai pas »

Sans doute féminine, cette écoute d’autre chose que des mots, sans doute est-ce de « chez elle » Ararat intime et pleinement habité que Noée Maire perçoit les ondes, là où les mots en tout cas ne s‘écoutent pas parler. Une telle écoute qu’elle ne peut rebondir qu’avec justesse, se moquer des signatures, rien que traduire l’instant ; et peu importe qui parle ou le nom sur la couverture du livre, il s’agit de rapporter des effets de rémanence, quand l’empreinte s’aggrave de nudité proche ou lointaine.

Quoique écorchée, combien douce est cette écriture ! D’une simplicité apaisante, elle ne tend pas à prouver, elle sait où elle se trouve, les poèmes sont déposés par l’air, ils ne pèsent rien, ils sont nés à leur heure - l’art est ponctualité intérieure.

Premier ouvrage publié de Noée Maire jusqu’alors ses textes sortirent ça-et-là en revue (Souffles, Décharge, Le journal des poètes, Recours au poème), D’Ararat est en tout cas un livre d’une parfaite économie, d’une réelle justesse, d’emblée une sorte de coup de maître.

Et puisque j’ai joué sans vergogne à émietter les poèmes de ce recueil, pour n’en donner à lire que des bribes, je peux aussi conclure cette note imprécise par le conseil roboratif que Noée Maire, ou quelqu’un d’autre sous son couvert, donne quelque part dans son livre :

« Secoue, allège, dissipe. Va et vis. »

*

 

Noée Maire, D’Ararat, éditions La tête à l’envers, 2016. 
15 €

Site des éditions la tête à l'envers : ici

 

Revue Texture

 Philippe Leuckx, un article sur Sabine Péglion, Faire un trou à la nuit :

"Dans des poèmes d’un calme trompeur, puisque comblés de nuit, de lueurs, d’attente, Sabine Péglion traque l’absence, la mort, pour la « contre dire », pour retrouver « un chemin » à inventer, qui sait, une autre vie ? Plonger les mains pour ranimer ce que le temps emporte … L’enfant s’avance au seuil de la maison blessée Et pourtant il faut dire, « écrire s’il le faut/ l’arête de la pierre », « pour éclaircir le ciel ». Mêlant clartés et noirceurs, la poésie, ici, conjoint les tensions les plus contraires : on sent la volonté d’énoncer la recherche tout en signant une quelconque défaite, tissée de dérive, de faille, d’éclats. La lucide patience de l’auteur lui permet de sauver « au cœur de la lézarde » « un chant d’écorce sombre », en dépit du temps qui « s’oublie », en dépit des « ombres livides suaires », quitte à élever un poème « aux murs brisés de ton enfance ». Les sept gravures de l’auteur signalent un travail d’épure, entre lignes, taches et ombres : ce qui rejoint bien les intentions de la poète, cerner cette lisière étrange, cette part obscure en nous qu’éclaire la poésie si elle le veut, dans l’étroite mesure des mots. Continuer à croire, par exemple, que « l’enfant aux gestes fous/ habite l’instant d’un rêve/ l’espace de ses désirs/ Il invente la mesure ». Un bien beau recueil, empreint de questions lancinantes, formulées en toute légèreté."

Un article de Philippe Porret sur "ce peu de soi" de Michel Bourçon et  "de la poussière sur vos cils" de Julien Bosc : article paru dans "LES LETTRES DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE FREUDIENNE"

 

(cliquer sur l'image pour l'agrandir et pouvoir lire l'article)

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ce peu de soi M. Bourçon

Un article de Jean-Claude Leroy à propos de "ce peu de soi" de Michel Bourçon, dans son blog de Médiapart :

Il y a, en soi, une douleur étale où croise l’absence pour seul esquif. (a)

Un corps qui gravite dans l’imperceptible, il pèse peu, fait peu de bruit. Ce corps a une voix, qui, lorsqu’elle s’habille en mots, affleure en même temps qu’elle épouse précisément le point de contact avec les choses, avec l’instant. Dans CE PEU DE SOI, Michel Bourçon trace des poèmes comme des notes d’un journal de méditation tourné sur l’humain dans son espace de vie, intérieur aussi bien qu’extérieur. Pas de vers, pas de découpes, juste une proposition posée là, à prendre ou à laisser, une intention douce et attentive dont il sera dur de se défaire tant elle donne à remâcher. Sorte d’aphorisme parfois, dont le nœud serait lâche encore, pour ne pas étrangler.

Depuis notre naissance, nous ne sommes tous que des expulsés qui ne pouvons rentrer chez nous. (a)

En 1999, dans son recueil Un massacre, livre saisissant, déjà il écrivait :

Comme expulsée du sexe
au sortir du sommeil
la tête crève d’éterniser l’instinct

sa bouche ouverte
où le vide s’engouffre
découvre le squelette
(b)

  Michel Bourçon, Ce peu de soi, 2015

Non par hasard, dans sa bibliographie les titres : Poèmes du peu ; Peu dans le bleu ; Pratique de l’effacement ; Vivre est tout près. Une modestie de la posture qui, sans songer à jauger, se met à bonne hauteur pour mesurer et savoir dire la mesure. Et interroger.

Que donnerait la réalité sans les mots qui la nourrissent ? Pourrions-nous regarder dans un miroir sans croiser le regard d’un autre ? (a)

Remarquable, CE PEU DE SOI, jeu d’observation comme on en reçoit rarement, car il est rare de constater une telle qualité d’effacement au profit d’une telle justesse d’écriture. Jamais abstraites, jamais forcées, les propositions de Michel Bourçon sont délicates, sans pitié mais jamais lapidaires, elles nous portent à voir et à rêver, et pas seulement. Elles nous présentent le monde dans ses configurations intimes, pour le meilleur et pour le pire.

Nous ne sommes en prise qu’avec la voix, attendons d’entrer dans le neutre, la tête en vient aux mains qui tiennent le monde, à elles deux. (a)

« Le poème de Michel Bourçon, dont la simplicité masque ou recèle je ne sais quoi de diaboliquement allusif. Sans doute on pense à Follain, à Colombi. Mais aussi, et davantage, à l’ergate forgeron, qui creuse en silence un univers de boiseries en voie d’écroulement.[…]» (c) écrivait Jean-Claude Pirotte en préface de Vivre est tout près (Les Carnets du dessert de lune, 1999). « Allusif », voici un qualificatif bien trouvé, je trouve, à propos des textes de Michel Bourçon, surtout quand Pirotte, diabolique lui aussi, le fait précéder d’un : « diaboliquement ». Creuser en silence, inlassablement, c’est écrire, non pour soi, non pour séduire, mais écrire pour croire peut-être. Croire à ce qu’on voit, qu’on ne peut nier. À ce qu’on déduit sans savoir. Creuser d’un croire les certitudes endossées par le monde. Action tendre que cette écriture-là, qui nous lie. C’est l’écriture d’un poète discret dont la voix n’impose pas sa place dans la galerie des voix de cette époque. Pourtant, celle de Michel Bourçon compte parmi les plus justes qui se peuvent aujourd’hui entendre, ceux qui le lisent et le savent aimeraient le faire lire pour le faire savoir.

Le jour ne comble pas le vide en nous et nous ne comblons pas le sien, chacun semble à sa place, encore que… est-ce être à sa place qu’être assis sur un banc, absenté ? (a)

Qu’est-ce qui nous occupe ? Par où passent les mots ? Qu’attendons-nous toujours ? Qu’est-ce que ce temps de l’attente ? Michel Bourçon explore les moments comme les moyens de la mélancolie, de l’existence même, dans sa plus grande franchise, à la manière des grands moralistes, nous les résume d’un trait toujours plein de tact.

Il fait un temps de rien, la bouche veut mordre, laisse échapper des mots dont personne ne veut en pitance. Quel que soit le paysage devant nous et dans nos yeux, nous faisons toujours face à un mur. Ce que nous cherchons est toujours derrière et chacun ignore son nom. (a)

***

(a) : Michel Bourçon, ce peu de soi, éditions La tête à l’envers, 2015.
(b) : Michel Bourçon, Un massacre, éditions Rafaël de Surtis, 1999.
(c) : Michel Bourçon, Vivre est tout près, Les Carnets du dessert de lune, 1999.

Cf. la bibliographie de Michel Bourçon sur le site Terre à ciel : ici 

 

Julien Bosc

Article de Jacques Josse, dans la revue remue.net

Ce sont des mots simples, justes et précis. Qu’il a d’abord fallu aller chercher dans les mémoires, puis assembler pour revenir sur des faits que l’auteur n’a pas vécu mais dont il est néanmoins l’un des dépositaires. Redonner voix à ceux qui ne l’ont plus (en l’occurrence « elle et lui ») en remontant le temps en leur compagnie est sa mission première.

« Elle (avalant une dernière fois sa salive) :
Où sommes-nous ?

Lui (vide) :
Non loin du mur.

Où est le mur ?
Ici et là.

Elle regarda.

Elle cria
(dans son ventre ou sa poitrine elle a crié – heurtée par sa mémoire). »

C’est ainsi que débute le livre de Julien Bosc. On perçoit, d’emblée, que ce commencement est en réalité synonyme de fin pour ceux qu’il évoque. Il les fait dialoguer et aide à entrevoir ce que « le miroir sans tain de la souvenance » n’a pas totalement réussi à effacer. Quand celui-ci s’est brisé, il ne restait rien (si ce n’est un filet de voix, un écho lointain) de ces deux corps démantibulés. Qui avaient toutefois, auparavant, donné vie à ceux qui, de génération en génération, porteraient, quoiqu’il arrive, cette souffrance en eux.

« Quelqu’un cette nuit écrit à partir d’une mémoire qui n’est pas la sienne mais lui appartient cependant car par lui il nous est offert de n’être plus oublié, puisqu’il vit dans notre souffrance. »

Cette souffrance n’est pas simplement décrite et portée : elle est transcendée, expulsée, non pas oubliée (« comment pourrions-nous oublier, où trouverions-nous le droit d’oublier ce que nous ne pouvons raconter ? ») mais ciselée pour pouvoir enfin passer d’un corps (d’une tête, d’une mémoire) à l’autre en devenant de plus en plus apaisée. Pour se tenir droit, debout, sans trembler et sans ciller devant les exterminateurs d’hier. Ou de demain.

Ce qui frappe dans ce livre (que l’on sent patiemment pensé, posé, tissé), en plus de la douceur des voix qui s’expriment, c’est la générosité de celui qui, souffrant avec les victimes – et notamment celle, très proche, qui fut hospitalisée, bien des années plus tard, suite à ces déflagrations à retardement – parvient, par ses mots, par sa façon de toucher le paysage et par les dialogues (d’outre-vie) qu’il instaure, à insérer une fragile humanité là où il n’y en avait évidemment pas.

Articles sur J. Bosc

-- Une recension de Tristan Hordé sur "de la poussière sur vos cils" de Julien Bosc.

Cliquer sur le lien en bas à droite, pour le lire.

 

-- Une recension de Didier Ayres : http://www.lacauselitteraire.fr/dialogue-depuis-l-ailleurs-a-propos-de-de-la-poussiere-sur-vos-cils-de-julien-bosc

Revue Texture

 Article de Philippe Leuckx à propos de Passeurs de rives de Cécile Oumhani

 

Quand la poésie et la filiation se rencontrent, comme ici, entre France et Inde, dans la lumière indienne des sources maternelles et la langue française, entre français et anglais, tout cela donne un étrange terreau, forcément porteur.
Cécile, à l’heure de disparition de ses père et mère, renoue avec un pays qu’elle a visité par trois fois, s’imprègne des odeurs, des paysages, retranscrit ses émotions dans les traces de celle qui y a vécu, celle qui n’a jamais pu oublier ni la langue de là-bas, le telugu, ni les atmosphères d’une enfance « ailleurs ».
Le titre dit avec suffisamment de transparence le legs et le devoir de mémoire : sommes-nous, en écrivant, ces « passeurs de rives », de rêves enfouis dans l’imaginaire des proches, des aimés ?
Le « tu » a ici une importance triple : c’est aussi bien la femme poète qui s’adresse à sa part d’enfance, à sauver ; c’est l’enfant d’alors, dans le tissu exotique de l’exil et du bonheur ; c’est chaque lecteur convoqué par ces poèmes légers et graves, qui disent nombre d’attachements : aux gens, aux paysages, à l’autre en nous…
L’imaginaire de ces beaux poèmes est sans cesse sollicité et nourri par les belles encres sépia de Myoung-Nam kim. La mémoire s’y reflue, comme des imprégnations tendres.
La rive occidentale (et sa terre), la rive orientale ordonnent à elles deux l’ensemble des poèmes, tenus de livrer une part de vérité profonde : l’hiver ici (« Tu cherches ton passé/ au creux des nids que l’hiver/ accroche haut dans les peupliers »), le paysage de là-bas (« Dans le lit de la rivière Vaigai/ les buffles étendent/ les draps qu’ils ont tissés/ du long fil des années »). L’apologue, ici, est éloquent : c’est Cécile qui déplie le « fil » (terme qui est récurrent dans le recueil) de sa mémoire heureuse et partageable.
Ailleurs, de toutes simples notations délivrent des instants partagés avec la mère, autour de la cérémonie du thé (« les feuilles de thé/ dans l’évier d’émail blanc ») comme l’apprentissage, « au fil de l’encre », des « langues », des « images/ d’une autre maison », puisque, le lecteur le pressent, si tout cela n’est pas dit, « bientôt il ne sera/ plus temps ». On sent l’urgence de jeter sur le papier ces traces de vie, ces herbes flottantes de la mémoire, si l’on était chez Ozu.
« Vitre fêlée », « vieille armoire grince/ et se plaint de partout », « histoire d’enfance entendue il y a longtemps » : les fragments du passé s’énoncent et cadrent la quête existentielle.
Un bien beau livre.

(Cécile Oumhani : « Passeurs de rives », la tête à l’envers, 2015, 112p., 16€.)
Mediapart blog J.C. Leroy

Sur deux livres de Cécile Oumhani, du printemps arabe à l’Inde du sud

Il pleut depuis la révolution. Un beau présage, dis-tu.»*

Un lit de mots calmes entre des rives révoltées.

Minimalisme de l’écriture qui invite à partager la digne gravité du moment dont il est question. Le regard se pose, ne s’agite pas, ce qu’il voit est bien assez agité, chaotique. Il faudrait la jeunesse pour espérer. Justement, elle est là.

Fragment d’un journal découpé dans la coupure des fenêtres. Pages déchirées puis composées par les changements en cours, au gré de l’heure.

Tunisie d’abord où s’immole un marchand de légumes violenté par la police.

« Le boulevard du 7 novembre, ici renommé boulevard Mohammed Bouazizi, plus loin boulevard de la Révolution, mène vers des contrées restées inexplorées plusieurs dizaines d’années. Elles n’existaient que sur la mappemonde interdite des cœurs et des rêves. »*

Libye là-bas bouleversée par son peuple et les pluies de bombes françaises et anglaises, il faut donner son sang pour les réfugiés qui en arrivent. Et les slogans interchangeables de la Tunisie à l’Égypte. De la Libye à la Syrie. « Echchaâb yurid iqât ennidhâm ! Le peuple veut la chute du régime ! » Un Carnet pour autant moins nourri de revendications que d’incertitude, celui que nous propose Cécile Oumhani, tout de pudeur non feinte et d’accents de réel.

Juste cueillir les instants traversés et recueillir en soi l’empreinte, quelques mots pour dire ça et le reste.

« Jusqu’aux portes que nous n’avons pas entendu s’ouvrir.

La table à laquelle nous ne sommes pas assis. Nos couverts d’absents. Si loin dans nos cœurs engourdis.

Parfois les mots se rejoignaient et nous ne le savions pas. »*

 

*

 

« Chaque phrase plus légère plus lointain

Seule trace de ce qui change »**

 

L’Inde de la mère ou la France du père, le voyage est de deuil, et pour cela singulière la découverte d’un espace pas si nouveau. D’abord dans un univers de détails, de noms communs. Plus tard les mots qui disent les lieux, comme s’il avait fallu commencer par les odeurs et le toucher avant d’apercevoir l’horizon et le profil du pays multiple. Images tactiles glissant de poème en poème. De Kérala en Tamil Nadu. D’évasion loisible en invasion clandestine. Ce qui pénètre appartenait déjà. Intimement intime.

« Comme ce placard gronde
rempli jusqu’à n’en peut mais
de toutes ces vies en mal de leurs acteurs »**

Parfois dans les deux langues, l’anglais puis le français. Mobilisation des sens par l’écriture, quand je lis j’entends, je vois, je respire et je me souviens moins que je ne suis transporté à l’instant, le temps d’un clignement de paupière ou d’un regret dépassé. Subtil déplacement de sphères maquillées sans loupes que ce Passeurs des deux rives. On ne regarde pas à travers, le filtre du regard vaut bien ce recueillement.

« L’Inde de ma mère est ici prégnante comme un air de vina dont on jouerait quelque part dans la maison. La France de mon père est ici et elle me berce comme le chat qui ronronne sur le vieux fauteuil en osier. »**

C’est par ces deux livres que je découvre un auteur dont l’œuvre entamée il y a une vingtaine est pourtant profuse, comprenant aussi bien des ouvrages de poésie, des livres d’artistes que des récits ou romans. Si j’en crois Wikipédia, Cécile Oumahni est née en Belgique d’un père français et d’une mère indienne, a passé une partie de son enfance au Canada anglophone, ne s’est faite Tunisienne que par la suite. On précise même qu’elle a développé des familiarités avec l’Allemagne et avec l’Écosse. Autant d’allers et venues qui pourraient paraître épuisants, et qui semblent au contraire donner à Cécile Oumahni une sorte de vivacité légère qui, s’il n’y avait la mauvaise humeur des actualités, rendrait le monde facile à vivre, sans rien cacher du pire, sans jamais omettre le meilleur. Une vivacité aux aguets. Comme l’image suspendue, la couleur qu’elle dessine.

*

 

« “Kber wallah kber wa el ayyâm hiya hiya.“

“Dieu, que j’ai vieilli, et rien n’a changé“ chante la voix en ce passé que tu sèmes sur la route loin derrière toi. Tu troques les tubes d’une autre époque pour le bitume de demain. »*

 

*

 

* Tunisie, carnets d'incertitude, Elyzad, 2013

** Passeurs de rives, poèmes, éditions La tête à l'envers (accompagnement plastique : Myoung-Nam Kim), 2015.

Cécile Oumahni a reçu le prix européen francophone Virgile 2014.

Voir également ce billet ici

l'autre et la nuit, in Sigila

Revue SIGILA, N° 37, printemps-été 2016 ; Isabelle Gozard, à propos de l'autre et la nuit de Bernard Sesé :

Bernard Sesé a entamé depuis longtemps un dialogue avec la nuit. Qui a lu ses précédents recueils sait combien ce thème lui est cher. La nuit est tout pour le poète car «la nuit est sans rivage.», elle enlace ses vertiges (Terre brûlée jusqu’au coeur sombre de la nuit / L’incendie dévaste le ciel qui se déchire. // Ô grâce descendue.), elle l’aspire (À l’infini, / j’attends la nuit.), et le guide (Dans le haut ciel, / j’invente les constellations). À voix basse, le premier poème du recueil, nous met au diapason avec l’exergue de Verlaine «Avec le bruit d’un vol d’oiseaux de nuit qui passe.» et les vers qui l’achèvent : «ces mots que vous jetez aux gouffres de la nuit, / sont les mots du désir
jusqu’au seuil de la mort.». Nuit, vol, désir, mort, le voyage s’amorce.
Comme dans son précédent recueil, par inadvertance, chaque poème dialogue avec une oeuvre picturale. Quelques autres, à la composition plus ample, en quatrains, échappent à cette configuration. Faisant alternance aux rythmes allègres des premiers, souvent composés en distiques, ils augmentent la musicalité de l’ouvrage et accompagnent sa montée dramatique.
Où est hier? s’enquiert le poète, à l’affût du monde, de l’autre, du temps qui inéluctablement s’enfuit. Les visions explosent tour à tour, solaire et sensuelle (Envol de l’arc, l’aube est si loin / dans l’abri jaune des jonquilles.), brûlante (Sur un écran de feu le temps s’est arrêté.), légère (un souffle fait / chanter les ombres). Les couleurs
animent les visions de leur spectre lumineux (Jaunes ou bleus / les mots sont ivres.). Présence organique, la nature et les éléments dessinent les paysages abstraits de l’âme (le temps se reflète, / au miroir
// des arbres / qui voudraient mourir). Le phrasé libre de toute ponctuation, de toute syntaxe, laisse couler le flux. Au fil des poèmes, le lecteur est gagné par un sentiment d’urgence, les images crépitent, se font toujours plus elliptiques, plus tranchantes. Le poète sculpte l’évanescence du dire (Les paroles s’égarent / en lames si légères, // Sources singulières, / de nuit et de cristal.), broie le visible dans l’alchimie des couleurs (Gris bleu / rideau vert-émeraude // Verticale brutale, / vague de l’infini.). Vertige de ces vers vidés d’un trop-plein de matière : verbe nu, forme pure. Bernard Sesé est passeur de mystère, il est là «pour en dire le sens et pour le détourner». Ici, chaque battement d’ailes est une métamorphose, de l’ombre à la lumière, l’horizon est sans limites.

Isabelle GOZARD

Jean Rustin, la vie échouée

Article de Jean-Paul Gavard-Perret, paru dans "lelittéraire.com" :Les images sourdes de Jean Rustin

 Pour lire l'article, cliquer sur le lien, en bas à droite

remue.net Jacques Josse

ARTICLE DE JACQUES JOSSE SUR JEAN RUSTIN,LA VIE ÉCHOUÉE :

 

Les hommes, femmes et enfants que le peintre Jean Rustin (1928-2013) donne à voir nous regardent tout autant que nous les regardons. Leurs yeux ne cillent pas. Ils nous observent. Ils sont grands ouverts, presque lavés, dégageant une certaine innocence.

« Leurs yeux n’attendent aucune pitié, sont baignés

d’une lumière
dans laquelle nous voyons comment

nous considérer, lumière qui éclaire les gouffres. »

Ils sont immobiles et désœuvrés, debout ou assis dans un lieu
précaire, ou allongés sur un lit de fortune, ou encore couchés sur le
sol. Les hommes ont souvent le sexe à la main. Chez eux, la pudeur n’a
plus cours. Ils se masturbent pour tenter de remuer un corps replié sur
lui-même tout en apaisant un psychisme que l’on sent défaillant.

« Des corps se défont, nous montrent leur enfermement,

dans une solitude masturbatoire, à même le sol, dans

des pièces insalubres.
Nous assistons au viol de nos yeux »

Il n’y a ici nul soupçon d’érotisme mais la mise à nu d’une réalité
violente qui anéantit, en premier lieu, les laissés pour compte, les
aliénés, les internés auxquels Jean Rustin
apporte une part d’humanité. Il nous demande d’être attentifs, un
instant, à ceux-là même qui nous ressemblent tant. Ce faisant, il en
déstabilise forcément plus d’un.

« Retranchés dans le mutisme et ces chambres nues, ils n’attendent et
ne demandent rien. Ces regards, tournés vers nous, soldent leur compte
et, devant nous, la vie vient au rapport ».

Trouver les mots justes pour exprimer de façon concrète ce que nous
transmettent ces visages, ces corps, et y inclure ce que l’on ressent
dès que l’on s’immerge dans l’univers du peintre, n’est pas chose
évidente. Seul un poète secret, concis et efficace, un adepte de « la pratique de l’effacement », comme sait l’être Michel Bourçon, pouvait y parvenir. L’auteur de (entre autres livres) Les rues pluvieuses n’iront pas au ciel
(Les carnets du dessert de lune, 2014) est, comme à son habitude, posé
et totalement disponible. Il écrit avec tact et sobriété. Il offre un
livre sensible, tendu, tenu, empreint d’une grande bonté.

Michel Bourçon : Jean Rustin, la vie échouée, éditions La tête à l’envers.

Jacques Josse

- 3 janvier 2015

Article du site " Salon littéraire"

Article de Jean-Paul Gavard-Perret sur Jean Rustin, la vie échouée Michel Bourçon

 Vous pouvez lire l'article en cliquant sur le lien, en bas du module

article in Sigila N° 35

Bernard SESÉ, par inadvertance : article écrit par Isabelle GOZARD

«La couleur est la gloire de la lumière», dit Jean Guitton. Elle l’est aussi de par inadvertance, le dernier recueil de Bernard Sesé. Comme dans ses précédents ouvrages, Discipline de l’arcane et Ivre de l’horizon, on retrouve des thèmes chers au poète : la nuit, l’ombre, la lumière, le secret. Mais peut-être est-ce l’omniprésence de la couleur qui donne à cet ouvrage sa singularité et son éclat. Bernard Sesé a d’ailleurs choisi de scinder son livre en chapitres de couleurs : vert, rouge, noir, blanc, bleu. Sans nuances, elles sont l’apprêt dont le peintre enduit sa toile avant de s’élancer. Leur vibration propage un mystère qui ondule secrètement sous les mots du poète. L’originalité du recueil est aussi de relier chaque poème à un tableau. Certains trouveront ludique cette correspondance entre poésie et peinture. Quel plaisir, en effet, de découvrir à la fin du poème le tableau dont il s’est fait l’écho. Pourtant, l’imagination du poète est trop imprévisible, trop secrète, trop libre pour se cantonner à un simple jeu de miroir. La poésie n’est jamais le fait de la raison, elle advient toujours par inadvertance : «Tout sillage est la trace errante d’un désir, / le reflet de l’étoile en prolonge la nuit, // au secret de nos cœurs. Sa transparence, sa fureur» (La nuit étoilée).
La référence picturale est prétexte à l’entrelacs des mots, des sonorités, au surgissement du rêve; Y résonne l’ivresse de l’errance : «J’erre parmi les monts, les forêts, les vallées, / Et mon regard se perd dans le vaste horizon, / Où le noir de mon âme se mêle au bleu du ciel / À ses tourments et ses nuages blanc.» (L’ange déchu); ou encore le silence éblouissant d’une plénitude : «Devant cette splendeur l’âme est immobile…le regard disparaît dans ces éclats de bleu, / de vert, de violet, de violents contrastes. » (La montagne Sainte-Victoire). L’ombre et la lumière cisèlent les poèmes de leurs subtiles nuances : «Oh! Quelle joie de l’ombre / enivrée de lumière!» (Maison au toit rouge); ailleurs : "L’obscur n’est pas un lieu d’exil, / mais l’ombre est le destin de la lumière. / De la couleur. Son garde-fou."  (L’homme au turban rouge). La couleur est un éclat, une brûlure, une aspérité qui galvanise la beauté épurée des poèmes. Certains thèmes comme la nuit, le feu, l’air, donnent à cette déambulation amoureuse, spirituelle, parfois mélancolique, une intensité dont l’éclat a la précision d’un diamant. «Dans cette nuit d’objets, de formes, de ratures, / L’oiseau triomphe. Les mots se taisent» (Atelier IV). Il faut encore souligner l’usage d’une forme métrique simple. Les vers, souvent réunis en binôme, invitent à une lecture posée, tandis qu’une ponctuation aux déroutantes brisures en perturbe sans cesse la régulière binarité. Cette sensation d’instabilité est également présente dans l’organisation interne des poèmes qui s’ouvrent chacun par le vers d’un poète mis en exergue et s’achève par la citation d’un tableau et de son auteur. Ouverture et fermeture forment un sas à cet espace de méditation. Mais elles soulignent aussi l’oscillation malicieuse qu’entretient l’auteur entre le verbe et l’image. La structure, les mots, la forme sont autant de prétextes pour démultiplier le sens et les sensations, secouer nos imaginaires assoupis.
Le poète jouit de cet équilibre instable, être au-dessus, en deçà, au-delà des mots, du monde et de lui-même. «D’un mot à l’autre je ne suis plus le même» (La source, Ivre de l’horizon); au cœur de l’incertitude se libère, dans l’inadvertance du présent, cette voix secrète, reflet irisé d’un horizon aveugle, où s’abîme le plaisir muet du lecteur.

Isabelle GOZARD

CCP Cahier Critique Poésie
Michel Bourçon : Jean Rustin, la vie échouée
 
par Antoine Emaz

La peinture de Rustin surprend, déséquilibre, sans doute moins par sa technique que par le choix obsessionnel de son sujet : le monde asilaire et la prison intérieure de la folie ou du handicap mental. Dans ce livre, Michel Bourçon exprime l’impact de cette peinture dans une suite de notes en prose, qui accompagnent une quinzaine de reproductions de toiles. Il ne s’agit pas d’une étude sur Rustin mais bien de la rencontre d’un poète avec une œuvre qui désoriente en ce qu’elle nous renvoie comme en miroir notre part refoulée d’inhumain : « cette viande ignoble, c’est nous. » Rustin pose « la présence de visages et de corps, sans souci de dissimuler ou d’embellir la vérité » : la prose de Bourçon fait de même. S’il y a bien « choc », désorientation et malaise, comme le montre les nombreuses phrases interrogatives, il y a surtout un regard et une écriture qui font face à « ce peu de vie qui reste, quand tout l’a dévastée. » Sans plus d’élan lyrique que d’analyse façon historien d’art, Bourçon travaille l’effet de cette peinture dans laquelle « on ne peut entrer (…) sans la peur de ne pouvoir en sortir ». Et c’est Rustin qui amène le poète dans des parages beckettiens, la déréliction froide du Dépeupleur : « Ils sont là, au bord de rien, n’éprouvant plus le besoin de crier, car ils savent qu’ici, pour soi, il n’y a personne, qu’après leur chute interminable, d’autres viendront pour rien, car nul n’est à sauver. »
Ce qui retient, dans ce petit livre, c’est la juste distance trouvée par Bourçon pour écrire en marge d’une œuvre forte, qui risque de faire tomber le regardeur dans l’apitoiement stupide ou un voyeurisme complaisant et morbide. Rien de tel ici. Simplement amener le lecteur au point où les personnes figurées nous mènent : « ces regards, tournés vers nous, soldent leur compte et, devant nous, la vie vient au rapport. »


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La tête à l’envers
48 p., 26,00 €
couverture
                                   
Une lecture de "Ai nostri desir"

Bérengère Baucher :

Ce qui caractérise Ai nostri desir, c’est d’abord sa nature profondément vocale. Dans
son style, dans sa langue très construite, très sonore, dans sa forme même, ce livre est vocal.
Sans doute les amateurs d’opéra y trouveront des réminiscences ou des similitudes, tant la
musicalité, le rythme, la mesure, les modèles d’inspiration dont il se réclame donnent à ce
recueil une sonorité toute particulière, comme l’a si justement souligné Bernard Sesé dans sa
préface. Pour ma part, je souhaiterais insister sur la valeur tant poétique que théâtrale de ces
voix et du chant qu’elles nous délivrent, valeur à laquelle j’ai été rendue ô combien sensible
dans mes jeunes années, grâce à l’enseignement de celle qui, avant d’être l’auteur de ces
magnifiques pages, a d’abord été mon professeur, en classe de seconde.
S’il est vocal, ce livre est en même temps, en effet, très visuel, très scénique. Mais la
scène où paraissent et disparaissent tour à tour les personnages n’indique qu’un théâtre
purement intérieur, un drame du théâtre mental, qui s’adresse à nous, de conscience à
conscience, dans une parole silencieuse, où le dialogue de personnage à personnage est
quasiment inexistant. Il n’y a certes que de très brefs dialogues prononcés qui sont indiqués
comme l’exceptionnelle intrusion dans une autre dimension de la parole, celle qui résonne
dans le monde, par contraste avec la continuité des paroles intérieures et silencieuses. Ce
théâtre de la conscience, où les voix surgissent de l’intérieur, entraîne assurément des effets
qui lui sont propres. La présence de l’autre nous étant révélée à partir de ce qu’elle produit
dans l’esprit du personnage, et à travers l’interprétation perpétuelle que celui-ci en donne, il
n’y a plus de distinction nette entre présence réelle et charnelle, et présence imaginaire. Ce
n’est toujours qu’une présence à ma conscience, où l’affectivité domine.
Il se produit donc pour le lecteur une espèce de chiasme : l’autre, qui dans la situation
est effectivement présent, revêt quelque chose de fantomatique, de spectral et d’incertain,
tandis que l’autre auquel on ne fait que rêver est doté en revanche d’une présence effective et
agissante, si bien que voir ou se représenter un personnage de ce recueil revient bien plus à
l’imaginer qu’à le capter et à l’emprisonner dans la gangue d’une quelconque description
réaliste. Tel est le cas de la présence, intériorisée, ressentie, de Maria Callas dans l’avantdernière
nouvelle du recueil intitulée « Après le carnaval », où le narrateur, vivant ses
dernières heures, élit refuge à l’écart du bal morbide des vivants, auprès du souvenir fortifiant
et consolateur de la cantatrice.
1er extrait. « Après le carnaval ».
Une autre nouvelle illustre très bien cette puissance suggestive accordée à
l’imaginaire. Intitulée « Le filet », elle prend place au cours d’une représentation de Pelléas et
Mélisande dont les associations maritimes liées au roi Arkel se déploient, par capillarité, en
un espace à la fois sensoriel et onirique.
2e extrait. « Le filet ».
Ce que nous livre Marie-Françoise Vieuille, c’est un travail destiné à surprendre la vie
au plus près de son énigme, dans l’opération qui à chaque fois nous fait et nous défait, nous
efface et nous crée de cet effacement lui-même. La vie serait ainsi une pièce de théâtre, où le
plus important se passerait entre les actes, dans la coulisse, loin des masques des fêtes
assourdissantes, dans le lieu de la solitude essentielle de l’être, où disparaissent la pression du
regard de l’autre, la sollicitation des corps et la nécessité d’utiliser la parole qui souvent
résonne avec mensonge et discordance.
Si Marie-Françoise Vieuille nous livre avec son recueil une exploration de la peur et
du plaisir mélangés de la disparition, elle nous offre aussi une exploration de ce que sont
l’abandon et la séparation. Ai nostri desir est, dans ce sens, un texte sur le renoncement à
l’enfance, sur l’arrivée dans un âge fait de choix et donc de délaissement, de sacrifice, de
solitudes et de désillusions.
Pour évoquer ces choix, les nouvelles du recueil nous orientent vers un symbolisme
propre à l’auteur ; symbolisme qui, pour cette raison, n’est pas toujours immédiatement
assignable à un sens défini et univoque. Tantôt les images ont une valeur représentative
instantanément accessibles, comme le carnaval, objet allégorique de la mort ; tantôt leur
interprétation demeure aléatoire. On peut ainsi constater les variations autour de certaines
images. Pensons aux images végétales, à celle de la forêt, mais aussi à celle de la mer,
omniprésente dans le texte, fluidité au sein de laquelle l’écrivain tend à se dissoudre ; mer qui
est prise à la fois comme source de vie, moyen de purification, centre de régénérescence, lieu
de l’imaginaire (comme pour le roi Arkel), métaphore de la figure maternelle, mais aussi
puissance destructrice et ravageuse.
Deux motifs s’unissent donc, la voix et la mer, qui convoquent, de façon subliminale,
l’imaginaire du chant mythique des Sirènes, à la fois envoûtant et mortel.
La nouvelle intitulée « Voix d’elles » décrit bien les dangers inhérents à la passion
dévorante de la musique. Racontant une relation impossible entre une mère, amoureuse de son
propre chant, et sa fille, captive de cet amour exclusif, la nouvelle installe un dualisme, pour
ne pas dire, un duel, sans issu.
3e extrait. « Voix d’elles ».
Dans la nouvelle qui ouvre le recueil, « L’anniversaire », c’est encore la relation d’une
mère à ses enfants qui est dépeinte, une relation qui est vécue sur un mode insistant, voire
envahissant. Quelques remarques préalables avant la lecture : Marie, Laure et Frédéric sont
venus rendre visite à leur mère, Élisabeth, pour fêter son anniversaire. Alors que cette dernière
travaille sans relâche pour préparer un enregistrement des Suites de Bach, l’arrivée des trois
enfants vient troubler sa concentration et altérer la ferveur du dévouement à son instrument.
En forme de prologue, cette nouvelle, qui prend significativement place dans un décor
insulaire, en retrait du monde, met en scène la maison et en particulier la cuisine, les chambres
à coucher, l’espace intérieur en somme comme la figuration symbolique d’une intimité
menacée, déséquilibrée par l’irruption intrusive du dehors. Ce récit met en lumière un double
paradoxe, tout d’abord celui d’une familiarité impossible d’une mère avec ses enfants, chez
qui l’inclusion sonore a pris progressivement le pas sur l’inclusion par le ventre maternel
(l’auteur nous suggère en effet que cette femme, avec sa musique, s’est coupé des liens qui
unissent dans son corps, une mère avec ses enfants) ; le second paradoxe est celui d’une
infinité saisissable permise par la musique qui ouvre, quant à elle, dans une sorte d’épiphanie
lumineuse et précaire, à quelque suggestion d’éternité, qui ouvre à ce que Virginia Woolf
nomme des « moments d’être ».
4e extrait. « L’anniversaire ».
Je terminerais par une évocation, à l’autre extrémité du recueil, de la dernière nouvelle d’Ai
nostri desir
, « Petite fugue », dont la construction, reprenant celle d’une partition avec ses
différents mouvements de l’allegro à l’andante cantabile, offre, de manière spéculaire, une
image des différents mouvements qui jalonnent la quête du bonheur, et avec elle, la quête du
bonheur poétique ; une quête faite d’errements, d’espoirs, d’attentes, de rencontres, de pertes,
de retrouvailles et de fulgurances.
Voici deux extraits de la dernière nouvelle. Le premier se situe dans le premier mouvement :
« Allegro » ; le second, dans le sixième et dernier : « Andante cantabile ».
5e extrait. « Petite fugue ».
Dans cette dernière page, un motif me paraît essentiel pour comprendre la démarche poétique
de Marie-Françoise Vieuille, celui de la neige fine. Liée à la fois au mouvement rapide de la
chute des flocons et à la disparition appelée par la fonte, la neige donne à percevoir, dans
l’ambiguïté de la présence-absence qu’elle prend sur le fait, l’énigme de la durée de la beauté.
Une énigme à laquelle l’auteur consent dans son écriture même, car prendre les mots n’est pas
forcément les saisir. Encore moins les posséder. Ce sont d’abord des vestiges. Ou des états
naissants. Ce qui revient au même. Car les mots sont fuyants et nous les possédons moins
qu’eux-mêmes nous possèdent.

"frontières de sable" lu par Rémi Boyer
Frontières de sable de Jacques Robinet
 
          Jacques Robinet voyage en dériveur sur la mer intime de l’exil intérieur.
 
          « Il n’est pas de prison
          au royaume du vent
 
          Sur les plages désertées
          le vent griffonne sur le sable
          demain tout sera effacé
 
          Ce soir une mouette
          apprivoise l’orage »
 
          La queste poétique est incertaine. Elle tire sa certitude de ce doute permanent.
 
          « Comme une vague
          efface
          sa lumière
          de nos étreintes
          le souvenir
          sombre
          dans la nuit
 
          Je n’ai d’autre certitude
          que ces traversées nocturnes
          où seul mon désir de toi
          me permet d’atteindre
l’aube »
 
Jacques Robinet parcourt le continuum émotionnel de la psyché. Il ne laisse pas de trace. Lucide, il refuse d’en faire une carte. Il vit l’instant qui se déploie.
 
« De l’arbre dénudé
l’œil blanc du soleil
trace l’épure
 
Quelques lignes suffisent
pour effacer le souvenir
d’un encombrant feuillage
 
Dormeur qui s’éveille
il blesse le cristal
de la lumière hivernale »
 
Il veut traverser l’apparaître, voir à travers le voir et aimer, toujours.
 
« Aspirer au mystère
clore la réponse
 
Le cercle est ouvert
Pour la danse des abeilles
ou des anges »
 
 
http://incoherism.wordpress.com/
http://incoherism.owni.fr/
Les Lettres de la SPF N° 33

feux nomades de Jacques Robinet, article de Philippe Poiret

 

Poète ou psychanalyste ? On croit souvent qu'il faut choisir ; comme entre lumière et silence, résonance et distinction. Jacques Robinet a appris des deux. C'est un collègue, un praticien de la parole et du souffle. Un exemple : "Le vent ne rend pas ce qu'il emporte / mais il berce la barque qui attend." Il faut laisser résonner ces vers pour que leur énigme ouvre une clairière dans notre entendement. L'auteur a le sens aigu de l'observation et fréquente avec amitié la solitude et l'arc de la métaphore. Sur ses chemins se décèlent ici un haiku, là les rumeurs d'un arrière-pays, quelque part entre Eluard et Char : quand parole de l'amour et amour de la parole se mêlent en se souriant, tels blés et coquelicots. "Comment rendre aux mots / la saveur de tes lèvres ?", interroge le poète.

   La psychanalyse n'est jamais absente ni éloignée de ces ruisselets de langue, tous résurgents du langage et de l'appel qui le fonde. La voie se devine, la voix ravine le plat pays des mots, et entraîne plus loin, ailleurs, dans un temps ressourcé : "Peu importe le chemin / pour qui s'attarde / au ruissellement des fontaines" ; peu à peu apparaissent des paysages de la parole, ces souffles du silence, ces lueurs de l'énonciation, qui rejoignent notre métier, notre exercice. Notre écoute : "Comment découvre-t-elle / ces routes ignorées de nous-mêmes / qui conduisent où nous refusons d'aller ?", ou encore "Écrire sans savoir / d'où procède / cet appel à creuser dans la nuit"...

   On l'aura compris, ces feux nomades sont plus que de bonne compagnie. Ils en disent long et clair sur notre atelier de silence et les escarbilles qui s'échappent en souriant des braises du transfert. L'on en sort renouvelé.

Article in SIGILA

Article de Bernard Sesé à propos de Le couloir infini de Dominique Sierra

 

Les secrets n'ont pas de forme, pas de couleur, ils n'occupent aucune espace, ils ne sont rien d'autre qu'eux-mêmes, multiples, innombrables, infinis. Mais, légers, aériens, souterrains, muets ou claironnés, ils ont toujours un poids. Le secret, dans ce roman de détresse et d'amour blessé, est lourd, très lourd. Il fascine la narratrice : "J'ai envie d'avoir le plus de secrets possibles...Des secrets, pour avoir quelque chose à moi ? Pour peser davantage ? Pour me sentir exister ?..." Ce roman est un récit sans histoire : évocation, obsession, lamentation, déploration, haine, amour, soif de vie, soif de mort, tout cela s'entremêle dans l'esprit de cette femme qui vient de trouver, mort au milieu d'un couloir,  (fantasme ou réalité ?) le corps de son mari. Cet "objet" inanimé - car il y a belle lurette que les époux ne sont plus l'un pour l'autre que des étrangers, qui se fuient, se détestent - suscite une longue réminiscence, en diverses séquences : le mariage dont l'anniversaire "a toujours donné lieu à une grande fête", la cuisine, l'infidélité d'un mari mathématicien,  volage d'une "voracité criminelle", les travaux de rangement et de couture, un avortement, une belle-maman qui a tout d'une sorcière (la mère de la narratrice ne vaut guère mieux), l'immense tapis des griefs qui "s'accumulent dans la poitrine, pèsent de tout leur poids", le nom d'une fillette, Louise, ou d'une poupée... Les mots se déversent, comme un torrent de lave et de rage, dans ce couloir sans fin de la mémoire : " Oh ! Tous ces mots ! Tous ces mots autour de moi. En moi.  Ça grouille, ça grouille comme des vers qui vous pénètrent et se multiplient à l'infini...".

On a compris que ce livre n'est pas un roman rose. Ni même un roman noir. C'est bien pire et plus beau. C'est le roman de la fureur de tuer, de vivre, d'exister pour les autres, pour soi...,  la fureur d'être, tout simplement. Mais n'est-ce pas, plutôt, peut-être, le livre d'une question, d'une seule question, d'une question terrible. Mais adressée à qui ? Peut-être à toi, d'abord, directement, lecteur ? La voici ; elle clôt le roman : "On a le droit de fuir quand on ne peut plus combattre ? Quand on est vaincu et qu'on n'a plus de force ? Quand tout est trop grand pour soi, trop terrible, trop...

   TROP. Tout simplement "trop".

   On a le droit ?

Note critique de Bernard Sesé

revue Terre à ciel

Une recension de Cécile Guivarch sur "Ce long sillage du cœur" de Philippe Leuckx :

Un ensemble de petits textes en six parties. Commençons par la table des matières, elle donne une première lecture du texte : I. Pèlerin de soi, II. Langue douce de l’errance, III. Quelque chose de compté dans l’air, IV. Ce petit cœur d’œillet, V. Au plus juste, VI. L’enfant blessé d’ombre se recoud au soleil. Il y a du cœur, de l’enfance, le soi et un peu de peur. Le tout nuancé par de la douceur, quelque chose de compté, à peine perceptible et du soleil. « Chaque poème rend pèlerin de soi », ainsi, cheminer de poème en poème, tracer une route, une démarche personnelle, longue mais spirituelle. Sur ce chemin, le « dépôt de souvenirs » cette errance nécessaire pour « équilibrer la mémoire du cœur » et garder en soi la voix des disparus, ce soupçon de quelque chose et souvent la souffrance. Ce retour à l’enfance, petit cœur d’insouciance et « toute la poussière autour », la « leçon du peu qui nous redresse »… « Plus loin, les souvenirs montent la garde et je ne sais rien de plus pur que le linge qui balance son ombre et sa solitude ». Rien n’est vraiment dit, mais il s’agit de se recoudre au soleil.

La nuit réconciliée

 

Article de Philippe Leuckx dans la revue "Texture" :

Après deux éclipses de seize et treize ans, le poète a donné coup sur coup plusieurs ouvrages poétiques, chaque fois illustrés par le peintre et graveur Renaud Allirand. Les couleurs bleu nuit conviennent bien à cet univers intimiste, où le poète tisse en poèmes de douze, seize vers assez souvent, une réflexion sur la nature, ce qui demeure d’elle, quand l’oubli fait son marché, quand marcher aussi tourne en rond. Toutefois, le poème surgit, très cadré, très maîtrisé.

Le soir me rendait au silence

Je regagnais la Seine

Mes braises dansaient au fil

de l’eau sous le ciel enflammé

Le poète, brassant des thèmes sombres – absence, ossements, mort, grand âge - , se met à s’adresser à ses défunts (« je vous attends où murmurent les peupliers »), à la mère et « les loups de (son) enfance » ; le rappel d’un séjour à Ségovie avec elle (« Plus rien ne pèse à la saignée de mon bras ») : le poème véhicule intime, mêle le proche et le lointain, sert le voyage intérieur et met les distances suffisantes pour que le lecteur s’imprègne de cette parole qui « réconcilie/ parole et silence » (p.81) qui donne la mesure de ce que l’écriture peut apporter à l’être :

C’est l’heure où tu trébuches/ sur ton ombre

Rien n’échappe ni à « l’usure » des choses ni à l’espérance qui puisse « coûte que coûte/ lever l’oiseau sur les blés ».

« Repêcher la lumière » ou « Chercher refuge où rien ne bouge » deviennent des missions, pour échapper aux « blessures ».

Toute de questions et d’âpretés, cette poésie révèle et suscite l’empathie.

Le mot de la fin, terrible tout de même :

Tu heurtes le soleil/ jailli de tes décombres  (p.108)

Non, tout n’est pas perdu. Quoique.

 

A la brunante, recension

Article de Françoise Le Bouar, dans « Le Journal des poètes », à propos de « À la brunante » de Serge Airoldi

 

 

Peut-être est-ce à la brunante, quand le jour décline, que les fantômes ont le plus de chance de se montrer, de se rêver pauvres compagnons. Est-ce à leur rencontre ou dans leur sillage que Serge Airoldi a choisi d’aller ? C’est à un périple, une errance qui mêle les temps et les lieux que nous convie sa poésie nourrie des souvenirs de maints paysages traversés : Venise, l’Inde ou les pentes des montagnes basques… J’ai vu les aloès, les toucans & les philédons de la Nouvelle-Hollande, les agapanthes, les seringas, les arbousiers, les caroubiers, (…)/ une épiphanie de pluies mauves, sœurs lointaines des poudrins de Terre-Neuve… Rien, semble-t-il, ne pourra rassasier une telle appétence pour la diversité du vivant, pour les pierres, sols, variations atmosphériques et météorologiques, pour les couleurs dans toutes leurs nuances et les mots dans leur précision délicieuse.

   Un élan rimbaldien (& voici comment nous partîmes/À pied. Alertes. Hurlant les chants marins), joint au désir de ranimer un lyrisme à la Saint-John Perse anime ces vers. S’y révèle un attrait puissant pour l’eau sous toutes ses formes, océan, marais, ruisselet, lagune, fleuve ou fontaine, car l’eau est libératrice et désaltère au sens fort. Où aller ? Vers les contrées humides, là où tout se mêle, où quelque chose toujours fermente, car la boue est le terreau du songe : & je pars pour le delta/aimer les banians qui plongent dans l’onde cannelle où nagent & s’enfouissent à la façon des marsouins les enfants à la peau caramel.

   Partir, c’est assouvir aussi une envie dévorante d’égrener les mots, de dresser des listes, d’écrire le lieu. D’une mémoire gorgée d’images entremêlées de vers (maintes références avouées ou cachées se nichent au creux des poèmes : Dante, Pasolini, Zanzotto, Rilke, etc.) s’envolent ces quelques copeaux tombés sur la page qui tentent de dire tout le paysage : une nuit parfumée, des euphorbes/les berges douces de l’Eunoé, le jasmin/la lymphe,/le souvenir précieux de l’Être,/intact.

 

                                                                                                           Françoise Le Bouar

 

Article P.Leuckx dans Texture

Jean-Christophe Belleveaux : « Pong »



De « Bar des platanes » à « Pong », près de vingt années de créations poétiques, dispersées chez dix-huit éditeurs.
La lecture récente de « Démolition », de « Fragments mal cadastrés  » et de ce « Pong » qui dérange, perturbe, met en lumière un poète mal assis entre humour gris ou rosse et détresse non feinte, de quoi souligner sa « place » comme dirait la grande Annie. Une position inconfortable sans doute dans un monde de la poésie qui fait du signifiant un roi ou de la saillie absconse un dieu. Ici, on n’écrit pas pour rien : on consigne des « fragments » d’un séjour glauque dans une maison médicale aussi glauque. Disons le mot, quoique moins poétique que les vers qui y sont nés : hôpital psychiatrique. Maison mi ouverte mi fermée, où il est interdit, certes, de tirer la clope après une certaine heure.
Les poèmes d’enfermement résonnent loin par des chutes denses, coups de poings à soi et à une institution qui règle comme papier à musique votre train-train qui ne marche pas très fort.
Le poète est à l’aise, verbalement parlant. Sa plume réserve le « pong » d’une table de « ping en béton », que le lecteur ne trouve guère en amorce du livre, et comme le patient, il devra faire preuve d’ « attente » lente, longue, dispendieuse pour ses nerfs.
Belleveaux désosse lieux, objets, personnes et ça donne :

« ossements de la presque vérité (..) / la vitre sale / qui me sépare de moi (…) / sa carcasse / qu’il faut bien / habiter un peu (…) / éclairage intransigeant des néons (…) / je ne repasse rien / ni mes chemises / ni par la case départ »

Ce poète du zeugme déjanté, désenchanté, manie la langue poétique « jusqu’au noyau du néant » ; il sait « les âmes malades » ; il attend « le toboggan du sommeil » ; « puisque j’ai un corps je le nourris/ quant à l’esprit, doux jésus ! / le premier verbe qui me vient : se méprendre »…
Le séjour est lent, long : le temps de l’hôpital psy est « une journée vaste à perte de vie » : il y a du Michaux incisif dans ces plans très cinématographiques, entre « Pong » et « Persona » de Bergman : « juste la chimie somnambule (…) / je n’aurais moi / que ratures / pour bâton de pèlerin »
Bref, Belleveaux, mal « cadré », dans ce « cadre », réussit ses « exercices de détestation » de soi pour passer à autre chose. Une autre vie, une autre vue, pour ne plus devoir dire « je meurs souvent ».
Revue Phoenix

Sur "Septième rive" de Dominique Maurizi, cet article de Philippe Leuckx paru dans la revue Phoenix :

Le poème, ici, relate une séparation qui laisse traces, solitude, fracas au cœur. Du septième ciel à la septième rive, le temps d’une relation et d’une déchirure. Dans ces poèmes exempts de pathos, l’auteur se délivre de tourments, «griffe», n’en finit plus d’écrire pour ne pas sombrer. La symbolique des chiffres (sept, mais pas seulement, trois, six, trente) élève à la généralité les sentiments éprouvés. La quête peut commencer : il est parti, il n’a laissé là que nuit, pauvres paysages, solitude. Toute la mélancolie du monde alors occupe l’espace intime, intérieur : la maison et le cœur débordent de l’absence. Les jours défilent, les rêves s’égrènent, les questions sans cesse s’interposent et la vie semble retranchée. Le livre se détache sous mes yeux. … J’écrivais assise penchée sur mes cuisses. … Le vin de nuit retranche ta misère. L’expérience, pour être cuisante, douloureuse, n’en est pas moins une victoire par la littérature sur le rien, le manque, l’autre absent. L’écriture consigne, en brefs poèmes, les pulsations du chagrin. Le rythme donne fluidité à l’ensemble des textes : on y entend une voix accablée et grave, mais qui est restée légère pour se dire en toute vérité. Les thèmes de la rive, du bord, de l’ombre suggèrent à la fois la terre des morts – celle des amants, ou de tout sentiment - et l’espace que laisse ouvert le poème, nécessité comme effroi. Un livre tendu, maîtrisé, partageable.

Revue TEXTURE

Patrick Le Divenah : « Il m’a demandé quelque chose »



Le narrateur de ces poèmes en hommage au disparu a écrit pour rendre palpable la place de celui qui a décidé de partir : de cet homme, il se souvient, de sa voix, de ses mots, de tout ce qu’il a voulu quitter. On n’en saura pas plus, s’il s’agit d’un père, d’un ami, d’un amour, d’un fils.
« Je te vois franchir les frontières
je vois ton ombre »

De longs poèmes que la voix embrume, nostalgique, tentent d’expliquer ce « partir » qui blesse.
« Il faut s’habiller du temps
à contre cœur quitter la nudité insouciante »

« Il est parti
oubliant sa maison »

« Tu refusais le prêt-à-mourir »

La deuxième partie du recueil soumet la réalité au conditionnel, et le monde ainsi se substitue à l’absence.
« Il y aurait des vagues aux louis d’or »

La demande accomplie, reste l’écriture, toujours prête à servir la mémoire, à désencombrer l’oubli.

(Patrick Le Divenah : « Il m’a demandé quelque chose » (Le départ), la tête à l’envers, 2016, 64p., 13,50€.)
sur "D'ararat" N. Maire

Sans la revue Texture, un article de Philippe Leuckx sur "D'ararat" de Noée Maire :

Noée MAIRE, D’Ararat, la tête à l’envers, 2016, 88p., 15€. Illustration (très belle) de l’excellent Renaud Allirand.

Un premier recueil qui plonge loin dans l’être pour dire tout à la fois le manque, la peur, l’absence, et convaincre aussi le lecteur du contraire, dans le mouvement du poème : S’ouvrir à la danse comme à l’attente observer les particules animées L’écriture privilégie de simples images (« Sous les replis de soi il est une pensée secrète »), détaille les petites choses de la vie, explore l’infime (« et les gens tout autour/ sont des murmures promeneurs »). Je prends ce peu de terre et serre la tristesse Dans un lyrisme corseté, l’auteur arrive à décrire l’attente et la saison qui penche, ces espaces de vie quand « l’heure se creuse », quand il faut « repousser le vide/ d’un sourire ». Grâce à l’arbre, symbole d’expansion et d’espérance, le poème peut encore nicher de nouvelles matières qui puissent nourrir notre lecture « sous le ciel immense », à l’aune du végétal qui repose du vide. Philippe Leuckx

Julien Bosc

Recension par Isabelle Louviot : "De la poussière sur vos cils" de Julien Bosc.

Le texte étant long, cliquez sur le lien ci-dessous pour accéder à la lecture :

sur Julien Bosc

Un article de Mathieu Nuss, paru dans la revue Cahier Critique Poésie (CCP) de juin 2016, sur "de la poussière sur vos cils" de Julien Bosc

 
Ce qu’il y a de conscrit dans chacune des pages de ce livre de Julien Bosc est une sorte d’électrocution de la mémoire. Le lecteur est d’emblée plongé au beau milieu de nulle part, et confronté à un grand brouillard. Une cécité converse ? Un bandeau sur les yeux délire ? Un coma parle ? D’où « elle » questionne « il » ? Et si « elle » questionne, c’est parce que « il » est encore doué de sens, parce qu’il perçoit et touche, « il » est apte à apporter des compléments de réponse. Passé et présent frisent mutuellement, dans l’abrupt serré de l’échange, de « elle » à « il » et vice et versa. On déchiffre progressivement la forte dose d’irréconciliable qui est à l’origine des errances du sujet qui remonte le temps, « figé dans jadis ».

Sans produire d’effets inutiles, mais éclairant un mode d’écriture, ici, qui convient à ce qui aura motivé ou même contraint, la voix de Julien Bosc se fait discrète et procède sèche, recueillie, par touches chaque fois un peu plus éclairantes. Au rythme haché des dialogues et des fragments de prose les ponctuant, le creusement obstiné de la mémoire scrute l’absence, bute sur le MUR : « Récit de ceux des siens exterminés ? / Le récit d’un mur, oui. ». Le mur – symbolique de tant de voix perdues simultanément dans le chaos et la dévastation des sens. Le mur, le vertigineux survivant – « tel l’arbre esseulé après l’incendie », le mur devant lequel on s’effondre en lisant des noms, leurs noms, ceux d’un sort commun.

RevueTexture

Un article de Philippe Leuckx sur "De la poussière sur vos cils"


Écrire sur l’indicible et l’irracontable des camps de la mort, de déportation, tant l’ont fait. Et donc, après Levi, Kertesz, Antelme, Hyvernaud, Rajchman, Semprun, après tant de récits âpres et tragiques, le poète Bosc exprime cette infernale douleur par le biais de petites proses dialoguées et de deux personnages « elle et lui, dans un pré ».
Il s’agira de décrire au plus nu ce qui va arriver, fondre sur eux : « le vide », la « tombe » .
Un dialogue glacial, transi de mort, se nourrit d’un contrepoint narratif puisqu’il faut bien rappeler le souvenir, l’amour, la vie à la rescousse…du pire. Les lieux (« forêt de hêtres »), le mur, les noms gravés, l’histoire se donnent à lire dans l’effroi. On ne sait que trop ce qu’il est arrivé et les cils sont trop légers pour soupeser l’horreur…
Ce recueil très poétique, l’air de rien, en petits échos où sonnent les mots terribles – chaos, vertige…-, va loin dans notre appréhension (au double sens du terme) du tragique des faits convoqués :
« Hormis les lèvres à mourir.
Hormis le seuil.
(et sa pierre bafouée). » (p.41)
Une écriture qui ne ressemble dans sa texture à aucune autre.

(Julien Bosc : « De la poussière sur vos cils », La tête à l’envers, 2015, 56p., 13,50€.)
Recours au Poème

Un article de J.Ch. Belleveaux à propos de ce peu de soi de Michel Bourçon :

Michel Bourçon a beaucoup publié, on peut retenir notamment parmi les ouvrages récents : Et ainsi les arbres, éditions Potentille (2012), Les rues pluvieuses n’iront pas au ciel, Les Carnets du Dessert de Lune (2014), le très beau Jean Rustin, la vie échouée, éditions la tête à l’envers (2014) où ses textes sobres accompagnent parfaitement les magnifiques reproductions du peintre, Le moindre geste, le pré # carré, 2015. Poète discret, qui ne se place pas volontiers dans la lumière, il avance néanmoins en écriture de manière affirmée, dans une densité poétique croissante qui lui vaudra, j’en suis certain, une reconnaissance beaucoup plus large, très prochainement. Si l’on retrouve dans ses derniers livres, les thèmes et la manière qu’on aura pu observer dans les précédents, il est toutefois un changement notable dans les deux opus publiés cette année (ce peu de soi, éditions la tête à l’envers ; Demeure de l’oubli, éditions p.i.sage intérieur) : finis, les retours à la ligne, nous avons désormais de petits pavés de prose poétique.

 

ce peu de soi

 

Quel  meilleur titre pour cet ensemble de poèmes ? En effet, une idée d’effacement en traverse le déroulé en demi-teinte. « En suspens, le temps n’est qu’un pourvoyeur de mots traçant leur chemin sur la langue, autour de laquelle nous ne sommes qu’ébauches, dans le jour qui s’en va de compagnie avec la mort et reviendra avec elle à son bras. » peut-on lire en ouverture de la partie éponyme de ce livre (la deuxième sur quatre qui le constituent). Effacement ou dilution de l’être face aux grandes questions - le sens, la fin promise à tout et à tous – dans des notations sans grandiloquence : « Quelque chose se détache de nous au moment où nous voyons une feuille tomber sur le sol […] ». Une intranquillité se dit, transpire, pour autant nulle métaphysique appuyée ou trop intellectualisé, plutôt un pigment particulier sur le papier, qui affleure et donne cette coloration. Ainsi, le premier petit pavé de ce poème (chaque texte du livre en comporte deux à chaque fois, hormis le dernier) :

« Les yeux regardent de vastes étendues de terre, longuement, au point de les sentir peser en soi, éprouver leur abandon ou leur attente d’être cultivées, quand derrière nous, il y a tout ce qui nous attend et que nous ne voulons plus voir. »

L’ensemble est certes empreint de gravité, d’une obsession de la disparition (de soi, des êtres aimés…), mais sans complaisance morbide, on croit même pouvoir respirer, sous cette chape : « Nous regardons, sans lire, la page écrite. A cet instant, nous aimerions, de leur apparence de nymphe, voir des mots s’extraire quelque chose d’ailé, de leur chrysalide. » ou encore : « Dans la fenêtre le jaune d’or des feuilles embrase le ciel. La voix, calmement, dit aimer l’automne. Une mouche lui répond sur la vitre. », comme un désir d’apaisement.

« Il y a, en plein midi, tout ce qui vient et s’en va à la fois, il y a une vie fantôme, quelque chose qui se retient d’apparaître, et, portés par la houle des champs de blé, des murmures trop lointains pour en saisir le sens. Tout semble, non pas à imaginer ou à accomplir, mais à rejoindre. »

Rejoindre. N’est-ce pas souvent la tentative du dire poétique ? Dans ce peu de soi que décline Michel Bourçon, l’auteur, dont je sais les rituels d’écriture, a cet entêtement du prisonnier qui creuse son tunnel jour après jour. Les après-midis que lui laissent les horaires ingrats de son dur métier alimentaire, il répète sieste, café, disque d’une musique qui n’accaparera pas trop son attention pour sa seule écoute ; et écriture, assis face à la fenêtre. Une écriture qui, à l’image des musiques minimales qu’il affectionne dans ces moments-là, va chercher à rejoindre ce peu de soi  que l’existence laisse aux individus d’une extrême sensibilité et où « Chaque chose devient le visage de l’attente qui sera toujours là et nous retrouve partout. »

Ces poèmes ont été écrits entre septembre 2011 et décembre 2013, on a là, déjà, la mesure de la durée sur laquelle s’est peu à peu constitué ce qui deviendrait en 2016 seulement un livre. Le temps a une importance capitale dans ce recueil, il est évoqué avec insistance, questionné, dénoncé : « Le temps qui nous est imparti est un emmurement. » car il est la dimension qui contient notre mouvement vers son terme, c’est pourquoi le poète n’a pas besoin de philosopher avec la précision du concept car il le sait, le sent, l’attend et s’attache à en toucher l’essence différemment, comme dans ce bref et unique poème de la dernière page :

« Le jour prend fin, mais jamais l’attente que l’on peut voir, le soir, au creux de mains tremblantes, éclore auprès des lampes. »

"ce peu de soi"

Michel Bourçon : ce peu de soi,

Une recension de Patrice Maltaverne dans Poésie chronique ta malle

 

"Ce peu de soi", édité par les éditions "La tête à l'envers", regroupe quatre cycles de poèmes en prose, au nombre de deux par page, successivement intitulés : "Chasser du silence cette voix", "Ce peu de soi", "Pauvre légende" et "Cette avide attente", écrits entre 2011 et 2013.

Je n'insisterai pas sur le style de ces proses, faites d'équilibre et de sobriété, alliance de classique et de moderne. Bref, du métier sans affectation.

Bien qu'étant traversées par un fil conducteur différent (la voix, les mots, le corps, l'attente), ces quatre parties forment un tout, tant elles sont animées par des préoccupations voisines, voire récurrentes dans les derniers textes publiés par Michel Bourçon.

En effet, dans les textes qui forment "Ce peu de soi", c'est l'insatisfaction qui domine, le fait que, comme le dit Rimbaud, "la vie est ailleurs".

Parfois, c'est cette voix obsédante qui nous dérange, tantôt c'est la pesanteur du corps qui empêche de vivre autrement. Et bien sûr, les mots frappent par leur impuissance.

Devant les yeux de l'auteur, existe toujours cette absence, sorte de no man's land qui figure la séparation d'avec cette vie idéale, dans laquelle il ne serait plus besoin de penser :

"Nous avons les yeux grands ouverts sur ce qui nous laisse sans repos, que nous ne perdons jamais de vue, les yeux qui s'agrandissent d'incompréhension, fourragent dans cette absence de visage".

Dans ces proses, lorsque le corps divorce d'avec l'esprit, le lecteur ne peut s'empêcher de penser qu'il y aurait comme un appel à la foi religieuse, une soif de transcendance.

Mais Michel Bourçon nous détrompe vite à ce sujet :

"Nous nous consacrons à l'attente, déclarons que jusqu'ici tout a eu lieu dans une autre vie que celle qui est la nôtre désormais, sans voir que nous sommes toujours dans cette pauvre légende, dont nous ne pouvons guère nous écarter. Ce qui nous tient est cette volonté de ne pas vouloir s'y enliser. Nous restons debout, sans trouver d'issue, le moindre regard peut être un appel à l'aide, auquel seule la clarté du jour répond".

Donc, il n'y a point de salut, mais un éternel recommencement de ces tentatives visant à s'échapper de soi.

Hélas. Car nous voudrions parfois la saisir, cette absence, afin qu'elle ne nous échappe plus, enfin...

Il est à noter que cette quête, par l'emploi du pronom personnel "nous", concerne la condition humaine en général, plutôt qu'un être en particulier. C'est effectivement le lot commun à tout roseau, lorsqu'il est pensant !

Je précise que l'illustration de couverture est un fragment de peinture de Renaud Allirand.

Cécile Oumhani
Un article de Roselyne Fritel dans son blog Le temps bleu : elle nous y  parle du recueil de poésie de Cécile Oumhani Passeurs de rives. Pour le lire, cliquer en dessous sur "plus d'info"
Revue Texture, Jacmo

Article de Jacques Morin :

Cécile Oumhani : « Passeurs de rives »

Cécile Oumhani publie depuis vingt ans, c’est dire que sa pratique
d’écriture est bien affirmée. Ce nouveau livre mêle les deux dimen-
sions que chacun brasse une vie durant : l’histoire et la géographie, ou
plus exactement son histoire personnelle et les cheminements terrestres. L’auteur l’explique en prologue, son père meurt alors qu’elle va partir en Inde sur les traces de l’enfance de sa mère. Le recueil va se jouer au carrefour de ce deuil et de cette découverte .... « tu comptes / sans te lasser / les nuages / qui séparent ta fenêtre / de l’aube ». Il y a le passé et la douleur, ce que les souvenirs restituent de l’absence et, « assoiffée de traces et de signes », la quête au présent d’une reconstitution du récit maternel narré hier. « Tu frémis / d’arbres et de paysages / depuis toujours /en ce minuscule point d’aube / où s’échappe ta mémoire ». Chaque texte offre cette même recherche des ombres et des lumières mélangée. « Mitoyens du temps / quels rêves survivent / à la clarté de l’aube ? »
Cécile Oumhani fait montre surtout de patience, de douceur et d’intérêt, n’utilisant jamais les registres de la mélancolie, de la colère ou de la révolte. Sa poésie, superbement illustrée par les encres de Myoug-Nam Kim, coule avec sérénité de son imaginaire étendu où le mental se prolonge évidemment vers le naturel. Même si, parfois, il y a, d’une façon plus perceptible, de petits pincements au cœur : « je ne
sais pas / que la neige brûle / au bout de mes gants troués ».

(Cécile Oumhani : « Passeurs de rives ». La Tête à l’envers éd. 16 €. Ménetreuil- 58330 Crux la Ville. )

Article de Philippe Heudré sur "Le nid", dans la revue Recours au poème :

Dominique Sierra, directrice des éditions la tête à l'envers, vient de publier le dernier ouvrage de Sabine Péglion, Le nid. Une élégie bouleversante.

« Les enfants ont quitté la maison, le nid est vide désormais » C'est par cette phrase entendue par l'auteure que commence ce livre avec un texte introductif nous donnant sans doute quelques clés de lecture. Mais dès les premières strophes, le lecteur sent que ce nid n'est pas que le cocon douillet duquel les enfants s'envolent, mais qu'il annonce quelques profondes souffrances :

 

« Attente ou résignation / il hésite […] Ombre noire déchiquetée / transpercée d'étoiles // elles y sombrent / une à une »

 

Car le nid se fabrique avec de petites brindilles et des plumes mais aussi avec les branches noires de la souffrance : « En toi / gît à présent ce nid / suspendu //matrice indéfectible / nid vide / inflexible au centre / de toutes tourmentes. »

Vus du nid « les visages d'enfants / en absence d'eux-mêmes // Tu inscris la terre qui se craquelle / et l'horreur de la mère dans l'enfant disparu ». Et défilent les jours, la vie, la rouille, l'écorce, les bourrasques, « le gris obscur des nuages ».

Puis le nid se fait barque, « Du nid indéfectible / à la barque du temps / tu dérives [...] terme ou départ / on n'oserait y croire ».Le voyage (envol ou dérive?) tourne enfin vers le soleil là où la lumière réchauffe l'intime sans renier le noir effondré.

J'aime la poésie quand, comme avec Sabine Péglion, elle n'est pas évidente, qu'elle ne nous saute pas aux yeux, comme elle nous sauterait à la gorge. Que les mots durs ne nous soient pas assénés comme aux actualités télévisées ou les séries policières. On ne sait rien de l'histoire qui sous-tend ce poème. Et c'est tant mieux, à chacun d'imaginer, de ressentir... et de ressentir surtout toute l'émotion et l'humanité qui transparaît de cette élégie bouleversante, rehaussée des belles encres sombres de l'auteur et si bien mises en valeur par le travail de l'éditrice. Un beau livre, à la belle âme.

 


Jean Rustin, la vie échouée

"Jean Rustin, la vie échouée", de Michel Bourçon

Publié le 24/02/2015 à 21:27 par poesiechroniquetamalle

Si dans certains livres, images et écritures dialoguent en ping-pong, il n'en est pas de même ici.

En effet, dans "Jean Rustin, la vie échouée", le poète, Michel Bourçon, met entièrement son écriture au service de l'oeuvre de Jean Rustin, et traduit, pour nous, lecteurs, ce que les reproductions des tableaux en vis à vis lui font et nous font à nous, lecteurs. 

Il s'agit donc d'un hommage au peintre dsparu en 2013.

En effet, les oeuvres de Jean Rustin représentent des humains qui, à première vue, ne sont pas beaux, surtout pas, et qui sont représentés hors de tout cadre temporel ou anecdotique.

Couleurs sombres, grises, des yeux rouges qui suintent, sexes exposés sans pudeur. La charge de dégoût est évidente à première vue.

Ce serait oublier que, par ses textes d'accompagnement, Michel Bourçon nous montre sans fard que ces gens là ne sont qu'un reflet de nous-mêmes. Et il n'est pas facile d'échapper à ces absences de regard, et quand les regards ne sont plus là, ce sont les corps qui nous provoquent sans avoir besoin de nous provoquer.

Certains lecteurs de "Jean Rustin, la vie échouée" seront sans doute déroutés par l'absence d'espoir qui émane de ces peintures. Cela ne devrait pas être, car le but est clair : nous faire prendre conscience de notre finitude, car : "A bien les regarder, chacune de ces toiles contient un monde, toujours le même, où ce qui se joue dans le cadre, se joue en nous, au même moment, une lente derive vers la nuit, vers ce qui aura lieu, au terme de notre condition".

Pour vous procurer ce livre, vendu au prix de 26 €, et qui comprend 14 reproductions des oeuvres de Jean Rustin, vous pouvez aller sur le site de l'éditeur "La tête à l'envers", http://www.editions-latetalenvers.com/

"Jean Rustin, la vie échouée" est également disponible en librairie et peut être commandé partout, y compris en écrivant directement à l'éditeur.

revue-texture.fr/

Michel Bourçon : « Jean Rustin, la vie échouée »

Article de Jacques Morin



C’est la rencontre entre Michel Bourçon, auteur de nombreux recueils de
poèmes, et la peinture impressionnante de Jean Rustin, mort en décembre
2013. Dans le livre, quatorze œuvres sont reproduites magnifiquement
(période 1991-2004). Et Michel Bourçon apporte ses sentiments,
réflexions et pensées comme dans un essai poétique, sur ces
représentations qui interpellent, sidèrent et émeuvent. « Chacune de ces toiles contient un monde, toujours le même… »
La plupart des peintures montrent des personnages, assez ressemblants,
comme d’une même famille, hommes, femmes, enfants, debout, faisant face,
parfois assis, ou allongés, sur des lits ou par terre, dans la pénombre
(titre de deux tableaux), dans des lieux clos, ou sombres, comme dans
un asile, même la cour apparaît sans lumière. Il y a l’abandon et la
fixité vide du regard de face. Michel Bourçon parle de modèles « absentés »,
c’est le mot juste. Interdits, s’ils sont vêtus, leurs habits se
confondent avec le lugubre des murs ; aussi bien innocents qu’obscènes,
s’ils sont nus, leur sexe s’exhibe avec évidence et ostentation. « Nous assistons au viol de nos yeux ».
Stupéfaits, ce sont eux qui semblent nous regarder, figés dans notre
stupéfaction. Ces êtres semblent au bout d’eux-mêmes, au bout de la vie.
Comme « au terme de notre condition », ajoute l’auteur. Ces
simples d’esprit figent l’image terminale de nos corps, lorsque nous
aurons perdu la tête, la mémoire, le contrôle. « Je peins ce que tout le monde refuse de voir »,
écrivait Jean Rustin. L’humain misérable que nous couvons aussi, et que
nous dénions souvent s’impose soudain devant nous. Michel Bourçon
avertit le lecteur : « On ne peut entrer dans cette peinture, sans la peur de ne pouvoir en sortir. »
(Michel Bourçon : « Jean Rustin, la vie échouée ». 26 €. La Tête à l’envers.

Ménetreuil – 58330 Crux la Ville.)

revue Terre à ciel

Un article de Cécile Guivarch :

Jean Rustin, la vie échouée, Michel Bourçon, la tête à l’envers

Je comprends que Michel Bourçon n’a pas pu rester muet après avoir découvert les peintures de Jean Rustin (1928-2013). Pour citer ce dernier : « Je peins ce que tout le monde refuse de voir ». Ses peintures : portraits de petites gens mis à nus, sexe en main ou jambes écartées, yeux hagards, habités de solitude. Leur nudité n’est pas belle, au contraire, elle révèle la misère humaine. Le lieu où ces personnes ont été peintes ressemble fortement à un hôpital, un hospice, un lieu où ils vivent entre quatre murs, avec pour seul mobilier un lit et une chaise. Regarder ces peintures provoque un choc, et Michel Bourçon nous prévient, nous devrons l’encaisser. « Nous assistons au viol de nos yeux ». « Nous devons nous débrouiller avec ce que nous avons vu ». Le poète prolonge ce viol en posant le ton, les mots justes, en décrivant ces peintures telles qu’il les voit et telles que nous les voyons. Il écrit en harmonie avec les tableaux évoqués sans artifices… « Il y a présence de visages et de corps, sans soucis de dissimuler ou d’embellir la vérité ». Derrière l’écriture, Michel Bourçon se questionne : Comment soutenir cela ? Comment revenir à soi après avoir vu de tels portraits ? « On ne peut s’habituer à soutenir des yeux cette vie échouée qui n’est plus rien, n’attend rien et nous regarde, sans voir. On ne peut entrer dans cette peinture, sans la peur de ne pouvoir en sortir. »
Mais devons-nous pour autant nous interdire de soutenir la solitude de ces personnes ?
« Leur poids pèse en nous, à les regarder longuement. Il n’y a plus de jugement possible, car nous voyons apparaître dans ces toiles, une vraie morale qui ignore celle communément admise. »
feux nomades

Un article de Charles-Olivier Stiker-Métral dans la revue Recours au Poème N° 145

 

Article long sur le recueil de poésie de Jacques Robinet, feux nomades, je vous propose de regarder le lien au bas du module : vous pourrez lire l'article dans sa totalité...

Comme un voyageur qui se retourne un peu avant de rejoindre son point d’arrivée, le poète récapitule en ce recueil quelques étapes, reformule ses doutes, ses découragements, ses espoirs, dans la lumière sereine de l’approche du port. Au cours de l’aventure se sont présentés des dangers, telle cette « barque livrée à sa flamme », et les questions affleurent, reflet d’une déception et angoisse d’un échec : « Pourquoi ai-je marché sans rien voir ? » (p. 45), « Que retenir après si long voyage ? » (p. 69), « Qui peut nier tous ces naufrages ? » (p. 74). Il faut ainsi lutter contre la tentation du renoncement, comme l’évoque le beau dialogue intérieur du poème « Ne renonce pas » (p. 74). Car la douleur, toujours évoquée avec retenue, aura été voie d’accès à la joie, ce qui permet de clore le recueil par ce désir :

 

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l'autre et la nuit

Dans le dernier numéro de Recours au poème, article de Philippe Leuks à propos de l'autre et la nuit, recueil de poésie de Bernard Sesé.

Lire ci-dessous, dans le lien...

Pollens vu par Gilles Kraemer

Pollens
Tout est parti de là, de Nuit d’hiver, de Pollens, deux gravures de Renaud
Allirand que Florent Papin vit dans son atelier. Sur celles-ci, il enta ses poèmes.
Il y eut d’abord le sentiment visuel d’une blancheur, d’une fenêtre ouverte sur
une lumière aveuglante, d’un paysage défilant une Nuit d’hiver, puis l’irra diation
de la boule de Pollens perçue comme un soleil noir, une énergie sombre, telle
une métaphore de notre place dans ce monde. De ce duo du regard et des mots,
de cette rencontre, naquit ce livre, le premier recueil de poésie de Florent
Papin. Seul, il fit le choix des gravures de Renaud Allirand, des estampes fortes,
bâties des noirs de l’encre, alors que les mots si abstraits de Papin sont
baignés de lumière et de douceur, comme dilués dans l’eau de l’aquarelle.
Le sol devient le ciel, l’homme perd tous ses repères – les territoires suspendus –,
l’on ne reconnaît plus nos points d’ancrage et la blancheur de la neige se
teinte de violence – la saison d’après –, dans un sentiment de passage l’on
trébuche – devant la nuit. Le monde s’est coupé de l’homme et, dans ces pertes
des points de repère physique et sensoriel, Césures prend place au milieu de
cet ouvrage comme pour annoncer le passage vers l’angoisse – la disposition –,
la perte de valeur de la parole – XIX-40 – et le hasard – les circonstances tardives.
Comme autant de scansions, de points de suspension, les gravures et quelques
monotypes de Renaud Allirand s’insinuent dans les poèmes de Florent Papin.
Ces gravures si rigoureuses et architec turées, emplies de puissance et de
grandeur, contrebalancées par la douceur des monotypes tirés en noir sur des
camaïeux de gris.
Gilles Kraemer

"par inadvertance" B. Sesé

PARU DANS LA REVUE "LES LETTRES DE LA SPF (Société de Psychanalyse Freudienne)", N° 31, "l'affirmation du masculin", cet article de Philippe Porret à propos de "par inadvertance" de Bernard Sesé :

C'est un recueil étonnant, tous les ouvrages de poésie peuvent y prétendre généralement, mais celui-ci plus particulièrement encore, du fait de son projet même : articuler un rapport poétique entre un tableau et sa réception par un poète. Se laisser imprégner, altérer, par la rencontre avec l’œuvre picturale, en la faisant advenir au dire. Aucune description par conséquent, point de gnose ni de glose, nul commentaire de surplomb, et encore moins de jugement à l'emporte-pièce. Ne sait-on pas, depuis les frères Goncourt, que l'endroit où s'énonce le plus grand nombre de sottises au monde est devant... un tableau ?! L'auteur, loin de courir ce risque, se trouve précisément ailleurs que devant la toile ; sans doute cette dernière se trouve-t-elle plutôt dedans son drôle d'interlocuteur, au carrefour de la langue et du corps. Pas très loin de lalangue parfois, et de ce que Bernard Sesé nomme avec bonheur "le rien du souffle". Le lecteur de par inadvertance se trouve, quant à lui, pris dans un double mouvement réceptif, lequel n'est pas sans évoquer l'attention du psychanalyste en séance : il reconnaît certes maints tableaux qu'évoque le poète, les reconsidère intérieurement mais dans le même temps, il les découvre complètement, sous le flux des mots et de la voix de l'auteur. Expérience troublante, à la fois division et recohésion intimes... Les poèmes, plus changeants que vols de moineaux à l'automne, suivent une direction imprévisible : celle de la poésie, le plus souvent, celle de l’œuvre picturale de temps à autre. Un exemple ? L'autoportrait de Jan Van Eyck, intitulé L'Homme au turban rouge : " L'obscur n'est pas un lieu d'exil / Mais l'ombre est le destin de la lumière /De la couleur. Son garde-fou. / Le turban rouge en est la proie. / (...) L'immobile est ici lieu de la patience. / Voix réelle qui s'abreuve au silence. / (...) La houle du désir, les vagues de l'angoisse, / Les lignes qui cernent la bouche / de l'Homme au turban rouge, / Tracèrent-elles le portrait, /L'autoportrait de Jan Van Eyck, / Le peintre qui l'a composé ?"

Avec audace et une légèreté bienvenue, Bernard Sesé réussit le tour de force de lier la poésie à ce qui pourrait sembler son ennemi naturel : le référent. Aussi n'écrit-il jamais sur la peinture, mais avec ; en sensible et intelligente compagnie. Légère et grave comme un haïku parfois ("Le ciel, comme à la verticale, / Tombe blême sur le village"), sa poésie sait observer et analyser (Le Tricheur, de Georges de La Tour, par exemple). Zurbaran, Vélasquez, Cézanne, Miro, et quelques autres encore, s'en trouvent honorés, et parfois rehaussés.

   On referme alors ce recueil, avec à l'âme un sentiment métis : fruit de l'intime et du lumineux, quelque part entre pinceau et plume. Un chant secret s'y décèle ici et là ; une pulsation discrète, gagnant imperceptiblement le corps, qui s'y laisse aller. Comme par inadvertance.

Le Journal du Centre

Article de Jean-Michel Benet, publié le 19/12/2014 :

Gitta de Gérard Roussel, ode à l'amitié, au souvenir complice

Ça n'est pas le dernier recueil des éditions la tête à l'envers. Mais Dominique Sierra avait réservé là une belle surprise aux lecteurs. Une surprise propre à vaincre toute résistance au délicieux abandon des yeux et de l'esprit, à l'écriture. De la première à la dernière page, sans que le temps fasse moindre préemption sur l'instant. Gérard Roussel nous a gratifiés d'une ode à son amie Gitta Deutsch, poétesse autrichienne morte en 1998. En 50 pages, le poète neversois nous emmène, tout en délicatesse et complices tendresses, aux confins de la mort et de son contrepoint : la présence. Un poème haletant qui rappelle par ici l'attachement aux lieux : les rives du Danube, celles de la Loire, la rue des Montapins à Nevers, un village du Berry, Vienne en Autriche... l'Angleterre où Gitta, un temps secrétaire, avait tapé les textes du philosophe Wittgenstein. Un poème qui en appelle aussi à d'infinies douceurs, à des sensations comme volées au temps qui passe, inexorable et implacable aussi avec la maladie, bien là, en ombre légère mais inquiétante. Un texte qui en appelle enfin à un décor de place de village, à une nature faite de détails animaliers : agilité d'écureuil, virtuosité de rossignol... L'oiseau, les oiseaux sont très présents tout au long de la poétique évocation. Ils sont légers comme l'amitié, quand celle-ci, dans un sourire ou un regard, emmène vers une autre espérance. Fût-elle grisée par un verre de sancerre blanc... Un poème comme un bonbon qu'on a tant aimé, qu'on se promet d'y revenir encore et encore. Lisez Gitta, lisez l'amitié, la vie, le souvenir, la littérature. Les petits plaisirs n'ont que faire de la modération.

Jean-Michel Benet

© 2014