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Philippe Leuckx dans Terre de Femmes


Claudine BOHI, Naître c’est longtemps Six peintures de Mitsuo Shiraishi. Entre échancrures, mer bleue et pénombre à la Rembrandt.

Ce vingt et unième livre de poésie, composé de cinq sections, dont les titres évoquent bien l’ampleur thématique (entre « Jour «  et « Corps levé », les vertige et naissance, le « vent demeure »), assied tout à la fois « une douleur », « un futur/ très antérieur » comme si, tissée de contrastes, la vie était à l’aune de cet « œil (qui) se ferme » « lampe dans la nuit » ou tout simplement « jour » et « clarté ».

La poète verse toute cette réflexion en petites strophes, en petits distiques qui puissent allaiter sinon haleter cette vie :

maintenant la chair

glisse sur rien


longuement tu te tais


il y a la plaie le sang


vivre couteau

c’est sans parole


il y a les multiples du visage


les multiples disait-on


peut-être s’agit-il simplement

de crier le bleu dans le rouge


puisque le vent s’est levé

de n’avoir pas froid (p.54)

Dans la réitération blanche, bleue, rouge du réel et la conviction que tout peut sourdre et recommencer, c’est tout à la fois l’origine et la forme que symboliquement la poésie prend pour donner sens, et offrir au partage cette zone contrastée d’ombre, de lumière, de vie, de blessure et de vent.

pour respirer encore est bien le sceau de ces mots indispensables, une respiration essentielle dans un monde de cahots, d’oubli, qu’il faut conjurer pour que naisse la langue. Et que reste-t-il de plus vrai à la poète que cette lumineuse renaissance grâce à « la fête qui s’oublie/ sa trace solennelle/retourne l’horizon » niée soudain par le « parler », par cela « ce qui n’est pas dit/ demeure dans la parole ».

Une ascèse prodigieuse contrevient à la perte : le vif est là, à saisir ; la vie, à nourrir de mots et d’urgence.

L’écriture, par petites saccades, en échelons de sens, a besoin de ces marches, de ces marges de sens pour éclairer les pas du promeneur-lecteur, pour éblouir, dans le noir, les traces d’une poète-chercheuse qui, au cœur du « labyrinthe pâle », a réussi à nommer « cette mort très familière » que chacun(e) ressent au plus serré de son corps.

Claudine Bohi, dans une poésie très intimiste, ouvre grandes les portes d’un champ de réflexion sur ce peu, sur cette échancrure entre beauté et souffrance, entre dire et silence, prélevant les échardes pour mieux nous guérir. Avec plein « de jour dans la bouche ».

Philippe Leuckx

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